dimanche 18 avril 2010

Les médias de la collaboration avec les nazis

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Culture et médias sous l'Occupation. Des entreprises dans la France de Vichy, sous la direction de Agnès Callu, Patrick Eveno et Hervé Joly. Editions du CTHS, Paris, 2009, 398 p. (pas d'index, hélas !).

Ouvrage d'historiens spécialistes d'une période avec laquelle la culture politique française est mal à l'aise.
  • Histoire décomposée : le métier d'historien conduit à isoler les mutiples dimensions de la collaboration avec le nazisme. Cette décomposition, sorte de mise en silos bien séparés, si elle est techniquement nécessaire, tant pour la recherche que pour l'exposition, ne doit toutefois pas faire oublier que le fonctionnement de la radio, l'enrichissement des patrons de presse, le music-hall qui battait son plein, les théâtres jouant à guichets fermés sont indissociables de la torture qui se pratiquait à quelques rues de là, des trains de déportation, des rafles, des dénonciations et des camps à quelques centaines de kilomètres. Aussi, chacune des analyses de cet ouvrage devrait être précédée d'un signe rappelant que, en même temps... L'effet en serait plus juste et plus saisissant, le sens plus clair. L'ergonomie du livre papier ne le permet pas, le livre électronique le permettra sûrement.
  • Que reste-t-il de cette histoire, comme un refoulé, dans la culture des médias d'aujourd'hui ? Les auteurs n'abordent pas cette question, ce n'est pas leur métier. La question n'en reste pas moins ouverte... et la prise de conscience nécessaire.
De nombreux cas sont au sommaire de cet ouvrage collectif qui traite aussi des médias en France mais aussi en Allemagne nazie : les entreprises de presse (dont Bertelsmann), les éditions de livres et de disques, les galeries d'art, le cinéma (Pathé), la photographie, la SACEM, la radio, le spectacle (music-hall, Folies-Bergères, etc.), une étude sur la presse régionale à Bordeaux, etc. Diversité d'objets bienvenue pour dégager l'unité des comportements d'une France occupée à collaborer.

Retenons deux exemples parmi la vingtaine de cas traités dans l'ouvrage.
  • Le magazine illustré Signal (1940-1945), titre pan-européen déjà, avec photos et reportages, plurilingue, en couleur, qui diffuse à 800 000 exemplaires en France. Aurianne Cox s'attache à montrer l'efficacité de sa gestion et la modernité de son organisation qui a su se greffer sur l'organisation française (imprimerie, distribution). La modernité de la culture de gestion nazie est frappante, rappelant que la modernité, si aveuglément célébrée, est compatible avec les plus horribles systèmes politiques, qu'elle peut les renforcer et contribuer à leur succès. [Rappelons que le porte-parole de Ribbentrop, Paul Karl Schmidt (alias Paul Carell), qui dirigea Signal, collabora après guerre à divers grands titres de la presse allemande (Die Welt, Der Spiegel, Die Zeit, etc.) et, très étroitement, avec le groupe Axel Springer AG (cf. l'ouvrage de Wigbert Benz)].
  • Les médias constituaient un objectif stratégique pour l'armée allemande ; ils devaient participer au travail de dissimulation de la dominiation nazie, facilitant son acceptation. La collaboration culturelle fut importante, dans le domaine musical, littéraire, à la radio. Les vedettes de variétés (Maurice Chevalier, Tino Rossi, etc.) participeront à la radio nazie (Radio Paris). Charles Trenet, Mistinguette et Edith Piaf, bien payés, chanteront pour les ondes de Vichy. Giono et Sacha Guitry, Raimu, Simone de Beauvoir s'y font rémunérer. Et combien d'autres... ni leur carrière ni leur image n'en seront affectées après la guerre...
Sartre, qui fera jouer "Les Mouches" au théâtre en 1943, résumera la situation : "Me comprendra-t-on si je dis à la fois qu'elle [l'occupation] était à la fois intolérable et que nous nous en accommodions fort bien" (Situation III, cité p. 337).
De ces études méticuleuses, rigoureuses, il ressort que la collaboration, pour la majorité des médias, allait de soi et surtout sans dire. Il s'agissait de s'adapter au mieux, à tout prix, mais aussi de profiter, si possible, de la situation. D'ailleurs, après la défaite des nazis, beaucoup de ceux qui avaient fait tourner la machine médiatique de la collaboration ont gardé leur poste, comme si de rien n'était, rarement inquiètés. Et aux Folies Bergères, le public des militaires américains succéda sans transition aux militaires allemands. "Business as usual" aurait pu être la devise de la collaboration.
Livre désenchanteur.
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dimanche 11 avril 2010

Contre les statistiques ethniques ?

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Le titre de cet ouvrage, "Le Retour de la race" et son sous-titre ("Contre les statistiques ethniques") indiquent une prise de position hostile aux statistiques ethniques, identifiées comme un danger pour la société française. Une vingtaine de contributions sont réunies, rédigées à partir de leur spécialité académique par des universitaires. Toutes les disciplines qui comptent sont représentées : démographie, sociologie, droit, économie, statistique, anthropologie, géographie, histoire et gestion (ressources humaines). Manquent, hélas, des contributions des sciences du langage et des sciences des médias (marketing, notamment). 

Qu'allons nous faire dans cette galère statistique du "ressenti", de la "diversité", de la "discrimination", de l'"ethnicité", des "minorités"... demandent les auteurs. A quoi bon ? "Leurre politique", diversion, dépolitisation alors que si peu semble entrepris pour réduire les inégalités des chances indiscutables (économiques, scolaires, sociales) ?
La CNIL, prudente, s'en tient à soutenir la prise en compte, par le recensement et les enquêtes publiques, de la nationalité et des lieux de naissance des parents ; elle écarte "tout recours à des référentiels ethno-raciaux".

Il est courant aux Etats-Unis d'évoquer des variables ethniques à propos de la représentativité des panels servant aux opérations de mesure et de commercialisation de l'audience des médias. La question est à l'ordre du jour depuis des années ; elle occupe même régulièrement le devant de la scène politique au moment des élections présidentielles. Cf. les revendications du mouvement "Don't Count Us Out / Queremos Ser Contados" en 2004 à propos de Nielsen ou encore les procès intentés à l'institut d'études Arbitron, dont certains panels sont déclarés non représentatifs. Or la représentativité est jugée par rapport au recensement, lui-même discutable dans sa définition, ineffectuable, de "Hispanic" et d' "African-American", entre autres (cf. le débat en cours). Le MRC, qui audite la méthodologie des panels utilisées par les médias, se plaint quant à lui de la sous-utilisation de questionnaires bilingues pour le recrutement... Les statistiques ethniques sont-elles nécessairement fausses ?

Ceux qui travaillent dans le marketing, les médias et la publicité ont tout intérêt à suivre et animer ce débat. Imaginons, par exemple, les dégats, directs et indirects provoqués par ces notions "ethniques" une fois traduites en cibles et en affinité, une fois manipulées avec la diginité de concepts !
Le risque le plus grave que pourrait faire courir l'usage courant, et a fortiori professionnel de "statistiques ethniques" serait de rendre acceptables et légitimes des notions aux connotations racistes. Livre à débattre.
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samedi 27 mars 2010

C'est beau une gare ?

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"A la recherche des pas perdus" de Stéphanie Sauget est "une histoire des gares parisiennes" de 1837 à 1914 (301 p., bibliogr.). 
Le livre analyse l'arrivée du chemin de fer dans Paris et le rôle central que les gares jouent progressivement dans l'organisation et la culture de la ville. Calquées d'abord sur les installations portuaires (le vocabulaire en témoigne : quai, embarcadères, voies, débarcadères), les gares participent des grands travaux de la seconde moitié du 19e siècle et de l'installation de la société industrielle.



Creuset social, la gare devient le lieu des migrations alternantes : dès les années 1880, les gares gèrent de plus en plus de trajets, de plus en plus courts ; pour cela, sont mis en place des politiques tarifaires adaptées (abonnements annuels), des "trains ouvriers", etc. Les gares créent la banlieue et aménagent le territoire péri-urbain. Elles favorisent l'uniformisation des comportements urbains et accentuent la centralisation autour de Paris. Elles contribuent aux transformations de l'organisation du travail : ouverture des emplois aux femmes (1875), systématisation de l'encadrement et du contrôle (recours aux chiffres, à la comptabilisation pointilleuse du temps de présence) et sa contrepartie, syndicalisation, grèves.

Les gares seront des matrices de la modernisation urbaine, des lieux publics, des points de vente aussi où s'apprivoise et se transmet l'innovation technologique.
L'électricité pénètre le décor et la vie des gares : grues hydrauliques, horloges synchronisées, signalisation, aiguillages, éclairage, panneaux lumineux, escaliers mécaniques, tapis roulants pour les bagages... Il s'en suit une évolution globale de la sensibilité : cette évolution touche le régime lumineux ("scopique") sous l'effet de l'éclairage électrique, du mouvement, etc. Elle affecte également la sensibilité olfactive, sonore, haptique (vibrations).
La gare propage la "religion de l'heure". Les horaires, qu'impose la gestion des gares et des transports ferroviaires, modifient le rapport au temps, à la précision, à la ponctualité ce dont témoignent l'adoption du mot anglais stress, la stigmatisation de l'attente, des retards (salles d'attente). Pour suivre les chemins de fer, villes et régions se mettent toutes au temps de Paris (uniformisation par signal électrique à partir de 1849). Transport ferroviaire et télégraphe feront triompher le temps universel le 9 mars 1911.

L'auteur évoque le rôle indirect des gares dans le développement des médias. La culture de masse sur support papier, se développe dans le sillage des chemins de fer et des gares. C'est cette culture, vieille de plus d'un siècle, que la communication numérique bouscule aujourd'hui.
  • Le premier média de la gare, c'est le guide des chemins de fer qui se développe à la fin des années 1840, et dont le plus connu sera celui de Chaix, un horaire mensuel (96 pages, qui imite le Bradshaw anglais). 
  • Les bibliothèques de gare de Louis Hachette, dès 1852, sur le modèle de celles de W.H Smith à Londres, seront à l'origine d'un débat national sur l'accès au livre et à la lecture (les romans de Stendhal seront interdits à la vente dans les gares). "Littérature de gares", pour attendre le train, romans pour tuer le temps du voyage. 
  • Apparition d'une presse professionnelle (1868, Journal des gares, revue mensuelle des chemins de fer) aux connotations syndicales, détestée du patronat des chemins de fer. 
  • Le réseau ferroviaire est à l'origine de la presse quotidienne nationale de masse dès la fin du XIXe siècle. Les chemins de fer sont de grands annonceurs (dans l'affichage, la presse), ils constituent aussi un grand média hors des foyers (affichage longue durée).
Ce livre sensibilise aux effets sur la vie quotidienne des changements dans la communication. L'histoire des gares aide à percevoir tout ce qui est artificiel dans ce que nous considérons aujourd'hui comme naturel et qui ne s'est pas mis en place sans résistance, sans contestation.
Ce livre laisse aussi entrevoir tout le travail d'analyse média qui n'est pas encore fait ou qui n'est pas encore intégré et qui permettrait de percevoir les conséquences des médias numériques récents sur les habitudes intellectuelles, sur les comportements, sur le rapport au temps (le temps du téléphone, des horloges digitales, des agendas électroniques), sur la perception (cf. le rôle de la couleur, puis de la HD, de la 3D). Les "pas perdus" dans les gares ne sont pas perdus, ils sont l'un des cheminements par où s'inculque la modernité. La gare du XXIe siècle qui se met à l'heure numérique (écrans plats pour la communication commerciale, panneaux d'information des voyageurs, télévision dans les voitures, bornes interactives... ) à son tour jouera son rôle dans l'inculcation de la culture numérique (cf. "DOOH: Screens at Grand Central. NY NY").

Les artistes ont montré la révolution sensorielle et sociale que représentent les gares. "C'est beau une gare" dira Zola, à propos de la série de tableaux de Monet (1877), Théophile Gauthier y verra de nouvelles "cathédrales de l'humanité" (1868). Honegger fera entendre la musique des locomotives ("Pacific 231") dans un film d'Abel Gance ("La Roue", 1923). Décidément "voyant", Guillaume Apollinaire évoquera, dans "Zone", les "pauvres émigrants" dans le hall de la gare Saint-Lazare (1912, Alcools) qui dérangent les voyageurs... Les artistes ne cesseront de faire voir des gares. Et de raconter les vies qui s'y font, s'y défont : "La Bête humaine" (1890, publié par Zola en feuilleton dans La Vie Populaire), "Les Soeurs Vatard" de Huysmans (1879), "Antoine Bloyé" (Paul Nizan, 1933)...


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jeudi 25 mars 2010

Du côté de Proust

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Encore une lecture de prose au théâtre. Au Théâtre La Bruyère à Paris (TLB), on lit Proust. Des "instants choisis", bien choisis pour faciliter une performance d'acteurs, bien choisis pour faire aimer Proust, donner envie de le lire, relire, silencieusement, seul.

Proust passe superbement le test de l'oralisation, cette théâtralisation minimaliste où l'on regarde l'acteur lire, assis sur une chaise. Les fameuses longues phrases trouvent une respiration juste. L'humour est mis en évidence, sans exagération. La finesse des analyses de Proust, leur subtilité, leur férocité s'imposent. Certains soirs, Marie-France Pisier lit, ironique et belle comme jamais. Proust lui va bien, elle le sert parfaitement

Les Editions Thélème qui publient des audio-livres sont les partenaires logiques de ces lectures. Leur catalogue philosophie et littérature est fourni. D'ailleurs, elles publient un coffret Proust : 111 CD pour "A la recherche du temps perdu". Elles ont également un catalogue Jeunesse - Rouge et Or (Victor Hugo, Daniel Defoe, Jack London, Théophile Gauthier, etc.).

Retour de l'oral. Comme au temps des lectures publiques de romans, souvent par les auteurs eux-mêmes (cf. par exemple les très nombreuses "readings" de Charles Dickens), ou en présence des auteurs (Les "Mémoires" de Chateaubriand lues en 1834 dans le salon de Madame Récamier). L'auditeur d'une lecture et le lecteur silencieux se trouvent dans des positions différentes. Tout ouïe, l'auditeur, aveugle, n'anticipe pas le texte, ne voit pas la ponctuation ; pour lui, les mots ne sont plus dans l'espace, sous les yeux mais dans la durée ; il suit, ne peut relire, s'arrêter sur un mot, réfléchir : il n'a pas la main, il est au concert. Pour l'acteur lecteur, le texte est partition, il en détache toutes les notes, respecte les durées, les silences, le rythme ; il joue "juste" des mots que la lecture silencieuse "prononce" souvent "faux", estropie parfois (cf. le "Verlesen" de Freud). L'acteur lit la prose comme des vers  ; ce que disait Mallarmé : "que vers, il y a sitôt que s'accentue la diction, rythme dès que style" ("Crise de vers").
La vitesse a sa place dans cet écart des lectures. La lecture orale débite 9 000 mots / heure, soit deux à trois fois moins que la lecture silencieuse. En anglais, on compte 250 à 300 mots / minute pour la lecture silencieuse, 150 seulement pour un audio-livre. Et c'est sans doute encore un peu moins pour la lecture au théâtre, où le lecteur est aussi acteur, usant des gestes, mimiques, pauses.
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jeudi 18 mars 2010

Du magazine aux magasins

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Marie-Pierre Cueff, Du Magazine au Magazin. Maîtriser la mesure de l'efficacité publicitaire, éditions Mathoine, 2009, 203 p., Index, annexes

Le sous-titre énonce l'intention de l'ouvrage Marie-Pierre Cueff a rédigé un manuel d'utilisation publicitaire de la presse dont la clarté et le didactisme doivent beaucoup à son expérience professionnelle (L'Express, Le Parisien, Mondadori).

La première partie est consacrée à la mesure de la presse : diffusion et audience. Description serrée, pointant la plupart des objets de débats, ne reculant pas devant des aspects parfois difficiles à vulgariser comme la probabilisation pour le média planning.
La seconde partie concerne les différentes modalités de la mesure de l'efficacité. Enfin, l'ouvrage traite des panels de consommateurs et de distributeurs.
Les annexes sont toutes utiles et utilisables. Table des matières limpide. Ce manuel sera bienvenu pour les étudiants (marketing, communication, publicité) mais aussi pour les stagiaires et les chargé(e)s d'études débutants en régie publicitaire ou en agence média. Il permettra aussi aux professionnels entrant dans les médias par Internet de mieux comprendre les fondations analogiques de la presse (legacy) et sa difficultueuse mutation numérique. La méthodologie et l'utilisation des audits du CESP mériteraient un développement.

Ce manuel présente deux limites. Tout d'abord, celle, inévitable, qui tient à l'évolution rapide de l'industrie publicitaire, et à sa transformation numérique galopante (analytics, écrans, DOOH, smartphone, eye tracking, e-commerce, etc.).
Ensuite, l'auteur a choisi de s'en tenir strictement au support papier et elle remplit ses objectifs. On peut, bien sûr, regretter que ne soit pas couverte l'approche globale des marques de presse pour le média planning, alors que le numérique représente une partie croissante des audiences totales de la presse magazine... Mais ceci ne retire rien aux qualités d'outil de travail de cet ouvrage pour l'utilisation publicitaire de la presse papier. L'annonceur, qui, rappelons-le, finance l'essentiel de la presse magazine, s'intéresse d'abord à des résultats indiscutables, mesurables : les ventes des produits en magasins. Où tout se joue, avec le packaging, le merchandising et la visibilité en linéaire. Comment apprécier la part de la presse magazine dans les ventes, d'autant que d'autres médias interviennent, la radio, la télévision, etc. Et puis la presse magazine est surtout un média d'image, donc d'image de marque. Efficacité rarement immédiate, difficile à mesurer.

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dimanche 14 mars 2010

Le peuple des livres et l'imprimerie d'ouvrages en yiddish

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Jean Baumgarten, Le peuple des livres. Les ouvrages populaires dans la société ashkénaze 16e-18e siècle, Paris, Albin Michel, 570 p. Bibliogr. Index, 25 €

Les premiers livres imprimés de la culture juive sont d'abord des livres en hébreu, conçus pour les lecteurs savants ; les incunables (ouvrages de l'imprimerie débutante, 15e siècle) sont donc en hébreu. Ensuite, seulement, l'imprimerie touche progressivement les publications en yiddish, langue populaire (comme l'allemand ou le français étaient les langues vulgaires du latin, langue savante).
Analysant le développement de l'impression d'ouvrages en yiddish, Jean Baumgarten expose dans le détail la fabrication de ces ouvrages et, en marche, ce qui se passe quand une culture populaire européenne passe de l'oral à l'écrit. Le travail d'édition réunit de nombreuses collaborations et métiers d'écritures : traductions, compilations d'anthologies, réécritures (à partir de textes originaux en hébreu), adaptations, ajouts de commentaires... Il s'agit certes d'améliorer le texte mais surtout de l'adapter, par des variantes, aux diverses aires de diffusion géographiques européennes, aux divers lectorats. Les imprimeurs pratiquent donc un marketing, plus ou moins tacite, de segmentation et de ciblage.

On y voit à l'oeuvre toutes sortes d'auteurs agrégateurs, copiant des textes, y mêlant leurs propres commentaires. Certains seront accusés de plagiat : Jean Baumgarten évoque la remise en question de la notion d'auteur au profit de celle - non moins confuse - de "passeur" (p. 50). Mais comment dégager l'originalité d'un contenu qui fait l'auctor et le distingue comme tel ? Des problèmes émergent alors que l'on retrouve avec l'édition sur le Web, problèmes embarrassants, loin d'être réglés par le droit actuel : propriété intellectuelle, droit moral et patrimonial.
Les ouvrages de vulgarisation trouvent leur marché et leurs lecteurs en mettant à la portée de ceux qui sont moins instruits, et notamment les femmes (frume vayber), des textes édifiants pour compléter la parasha de la semaine, à lire pour l'étude pendant shabbat. Textes rendus accessibles à ceux qui ne lisaient pas, ou mal, l'hébreu, aux personnes humbles (gemeyne volk), "culture des pauvres". Jean Baumagarten évoque notemment "Le Commentaire sur la Torah" ("Tseenah Ureenah", "Sortez et regardez") qui a connu 250 éditions depuis sa première publication en Pologne, vers 1610. Cet ouvrage, traduit en français par Jean Baumgarten, est désormais aaccessible en livre de poche (Editions Verdier, 1 000 p., 24,8 €). La préface du traducteur, remarquable, souligne la structure originale de cet ouvrage, structure orale, qui semble un montage hétérogène : l'auteur, prêcheur itinérant (maggid), compose son texte, le découpe et le monte selon le rythme hebdomadaire de la parasha.
Circulation dans toute l'Europe de la main d'oeuvre compétente, éditions au format de poche, plus commodes pour les pauvres, pour les voyageurs (portables), finesse des modèles d'affaires : le travail de Jean Baumgarten démonte et montre dans toute sa complexité, l'économie du livre qui a permis la formation et la diffusion de ce capital culturel en yiddish.

On y entrevoit aussi un marketing naissant : par exemple, à la fin d'un livre pieux (1712), comme il reste quelques pages blanches, un auteur publie un conte, en teasing pour annoncer la publication prochaine d'un volume complet de tels contes (p. 59). La page de titre comporte parfois des éléments de marketing et d'autopromotion.
Des normes de lisibilité propres au livre imprimé se dégagent qui l'émancipent progressivement du manuscrit (codex) et de l'incunable. Le chapitre 3 décrit le rôle de la stabilisation des normes de production du texte facilitant la mémorisation, l'autodidaxie. Ce "conditionnement mental", l'efficacité de cette inculcation résultent d'une relation dialectique entre régularité et règles, entre imprimerie et normes religieuses, entre composition et lectures. Plus loin, l'auteur décrit la progression de la lecture individuelle, solitaire, mettant le lecteur hors de portée des érudits et des maîtres, lorsque la culture passe d'une lecture oralisée, socialisée, contrôlable, à une lecture silencieuse et autonome (p. 510). Un habitus nouveau et un partage du savoir différent se mettent en place.

Cet ouvrage érudit fait connaître un grand pan de l'histoire des médias dont les problématiques recoupent nombre de celles que nous rencontrons aujourd'hui : format et portabilité (cf. tablettes, smartphones, ebooks), choix des caractères pour la micro-lisibilité (polices de caractères, lettrines, balisages), organisation du rythme visuel de la page selon les types et la hiérarchie des objets à lire (texte, prières, commentaires, explications), rôles du paratexte scripto-visuel (péritextes, lexiques, illustrations à fin didactique). Toutes ces stratégies textuelles qu'Internet est encore bien loin de dominer (usability).
Signalons encore le chapitre 15 sur la censure. Interdiction, confiscation, brûlements... On brûlera - déjà ! - des livres de culture juive sans que les populations européennes s'en offusquent, témoignage lugubre d'une acceptabilité criminelle en cours de constitution.

Beaucoup des observations média effectuées par l'auteur recoupent celles déjà rencontrées dans l'étude de l'imprimerie des ouvrages chrétiens, dans l'histoire du passage du latin aux langues vulgaires (beaucoup d'imprimeurs, juifs ou chrétiens, travaillaient d'ailleurs ensemble à l'impression des deux types d'ouvrages). La "galaxie Gutenberg" était amputée ; avec l'ouvrage de Jean Baumgarten, le tableau du passage des cultures manuscrites et orales européennes à des cultures d'imprimés avec leurs livres innombrables et leurs lectures silencieuses est désormais plus complet.
On perçoit à cette occasion tout ce que manque la transmission scolaire de l'histoire des cultures de l'Europe moderne, de la Renaissance aux Lumières (Haskala). Il faut mettre à jour les manuels européens d'histoire !
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jeudi 4 mars 2010

Lettres croisées de Jérôme et Augustin

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Voici les lettres croisées de deux éminents théologiens chrétiens, Pères et Docteurs de l'Eglise, échangées à la fin du quatrième siècle de notre ère (394-419). Edition bilingue (latin / français), traduction et annotation par Carole Fry.
Bien sûr, il ne s'agit pas ici de commenter les débats théologiques qui constituent le coeur de ces échanges épistolaires, mais d'observer, guidé par l'introduction de Carole Fry, ce que cette longue et lente correspondance révèle du courrier, de sa culture et de son histoire. La lettre est l'un des médias majeurs de cette époque romaine ; le décalage historique, en dépaysant, fait voir les transformations subies par ce média depuis une quinzaine de siècles, transformations invisibles lorsque l'on s'en tient à de brèves périodes d'observation. Pour situer l'écart à la norme de la correspondance des deux célèbres théologiens, l'auteur publie en annexes quelques pages consacrées aux usages épistolaires extraites d'un manuel de rhétorique de l'époque, rédigé par Caius Iulius Victor. Par bien des aspects, sauf la longueur des missives, cette correspondance suit les usages courants de l'époque.



  • Les lettres sont dictées, dites d'abord. Par conséquent, l'écriture, l'invention, la rhétorique suivent d'abord une logique orale ; elles ne sont pas manuscrites par l'auteur (olographes) mais par un secrétaire. L'auteur, au mieux, ajoute quelques mots de sa main à la fin de la lettre en la signant pour l'authentifier. La dictée et la lecture à voix haute par un tiers sont la règle, surtout pour des auteurs âgés qui ont mauvaise vue. 
    • Voilà qui renvoie aux applications et logiciels permettant de dicter sur un ordinateur ou un téléphone, de faire lire des textes à voix haute sur un ebook...
  • Le latin de cette époque, et de ces deux auteurs, est une langue de distinction, presque ésotérique, volontairement non populaire : "si les textes latins sont difficiles à comprendre, c'est qu'ils ont été conçus pour l'être", souligne Carole Fry. 
    • Quel est l'équivalent de ce latin, aujourd'hui ? Qu'est-ce qui assure, dans l'univers numérisé, cette fonction langagière de distinction, de séparation socio-linguistique ?
  • La lettre est souvent lue en chemin par des lecteurs imprévus, indiscrets parfois, qui s'intercalent entre l'auteur et son destinataire au cours des différentes étapes de l'acheminement. L'intimité du courrier n'est pas assurée, auteurs et destinataires le savent et en tiennent compte. La lettre peut être non seulement lue mais aussi copiée et recopiée, et ceci d'autant plus que la lettre est longue et peut être assimilée à un traité (libellus). Le sachant, l'auteur écrit aussi pour ces destinataires clandestins, au-delà de la cible à qui la lettre est adressée (exemplaria). La notion de correspondance privée est relative : quand le destinataire reçoit sa lettre beaucoup l'ont déjà lue avant lui, ont créé du buzz, parfois souhaité et bienvenu, parfois hostile. 
    • De la même manière, Internet est un lieu de correspondance publique souvent asymétrique (blogs, commentaires, mur de Facebook, etc.) où se redessine la notion de communication privée.
  • La mise en page (colométrie) joue un rôle dans la lecture des lettres manuscrites. La lettre est mise en page par le secrétaire, selon des standards précis formateurs d'habitudes de lectures. 
    • Les travaux de eyetracking et d'ergonomie visuelle dans le e-mailing commercial cherchent à repérer les stratégies de lecture.
  • Le temps épistolaire de cette époque n'est pas le nôtre. Le transport de la lettre est approximatif, assuré par des messagers parfois peu scrupuleux, dans des conditions difficiles (naufrages, vols) ; aussi, le temps séparant l'envoi d'un courrier de sa réception peut être très long. En cours de route, les lettres peuvent être perdues, modifiées (falsifiées), détournées pour un temps de leur destination. Ainsi, la lettre N°102 mettra deux ans pour atteindre Augustin à Hippone, port romain en pays Berbère, (aujourd'hui Annaba, Algérie), transportée par mer, depuis Béthléem, au sud de Jérusalem, où habite Jérôme. Cette incertitude du courrier oblige les auteurs à renvoyer certaines lettres qui, heureusement, ont été recopiées et archivées avant envoi (cf. pp. 108-109). 
    • Notre conscience du temps est formée par le rythme de la communication. Le rythme des médias électroniques se rapproche de la conversation face à face, la correspondance Augustin-Jérôme de celle des livres. Les courriers égarés n'ont pas disparu avec le courrier électronique (dans la boîte à spam, mauvais libellés, changements d'adresse, modifications sur les serveurs, etc.) et l'exigence pénible d'archivage. Rien n'est jamais sûr.
  • Tout ceci explique la difficulté d'établir aujourd'hui le texte authentique (ecdotique) de cette correspondance : il y a tant de variantes, de commentaires intégrés au texte original, de mises à jour plus ou moins justes, d'accrétions diverses. Comment faire la part de "l'incurie des copistes", des messagers et celle d'une oralité parfois débraillée dictant dans l'urgence ("la fougue de celui qui dicte", dit Jérôme) ? 
    • Qu'est-ce qu'un texte authentique, faut-il en séparer les commentaires, exclure les "copiés collés" ? Qu'est-ce qu'un auteur ?
  • Carole Fry conclut son introduction en évoquant la traduction : éloge du renoncement, de l'humilité du traducteur (p. LXIV) qui ne peut se sortir d'une telle épreuve qu'avec une traduction littérale, enrichie de notes explicatives.
L'histoire de la correspondance remet en perspective notre sensibilité au temps ; rien de plus historique, de plus cultivé que notre sensibilité "spontanée". L'authenticité d'un texte, la vie publique d'un texte privé, le rapport au temps dans la communication et ses effets sur l'écriture, sur la pensée, la confidentialité, la discrétion, autant de notions "naturelles" et évidentes que ce livre invite à considérer. D'autant qu'avec Internet, la communication électronique (blog, copie, faire suivre, etc.) retrouve certaines des propriétés anciennes du courrier que les XIX et XXièmes siècles ont refoulées.
Ce livre constitue un point de repère précieux pour la compréhension et l'analyse des médias numériques. La connaissance des médias se lit où parfois on ne l'attend pas.
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lundi 1 mars 2010

Twitterature ! Twittémathiques ?

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Les médias numériques modifient la relation au temps, à la durée : patience et impatience, formats, activité multitâche, etc. Nombre d'éléments constitutifs de la communication sont bousculés. Les médias et la littérature retrouvent un débat lancé depuis longtemps : sous quelle forme publier une oeuvre ? Quelle est sa longueur optimale ? Tolstoï lui même a écrit une version "courte" de "Guerre et Paix" (Guerre et Paix le feuilleton, à paraître en avril 2010 aux Editions du Rocher).
Simplification pour jeunes lecteurs (littérature enfantine), version BD ou mangas, découpage en feuilletons, anthologies de "grands textes", compilations, résumés commentés et pré-digérés pour élèves / étudiants pressés... la littérature a déjà tenté tous les formats du papier. L'école aussi, du De viris illustribus de Lhomond (textes latins simplifiés pour la classe de 6ème, 1779) au Lagarde et Michard (pour le lycée, 1948-2003).

L'apparition de nouveaux formats avec les supports numériques de lecture de nouveaux médias est logique. Nous n'en sommes qu'au tout début. Quelques exemples.
  • FT Press (groupe Pearson) publie des ouvrages dont la taille a été réduite (Elements vendus 2 $) et d'autres conçus d'emblée pour être brefs (Shorts, vendus 3 $) en eBook (pour le Kindle d'Amazon et pour le support numérique Barnes and Noble).
  • On modernise parfois des modalités de diffusion ancienne : DailyLit et le feuilletonnage numérique comme on a publié et lu Balzac, Eugène Sue et bien d'autres.
  • On a écrit des romans par SMS au Japon ...pays de haikus ! Romans finalement édités en ouvrages papier : 2,6 millions d'exemplaires vendus pour "Deep Love" de Yoshi, porté au cinéma, en mangas, etc. Cf. en anglais, textnovel.com ou MobaMingle.

Twitterature pousse la provocation un peu plus loin, avec humour : réduire un ouvrage classique à un ensemble de twitts. Il faut imaginer Ulysse racontant ses aventures odysséennes en quelques twitts... ou encore Swann concluant "Swann's way" : "Wow. Time flies when you're writing books" (p. 102). Le twitt convient surtout aux romans dont on peut extraire des actions, que l'on peut raconter. Mais twitter la poésie et la philosophie ? Twitter Rimbaud, Montaigne ? Plus compliqué. Le twitt peut devenir un excellent exercice scolaire, pas plus indigne que le résumé que l'on demande à certains concours. D'ailleurs, pourrait-on twitter un cours ? Résumer une démonstration mathématique en quelques twitts. Twittémathiques ? Chiche !

Notons que nos iconoclastes twitteurs - tout comme les auteurs de m-novels -en reviennent à un format classique pour publier en un livre leurs gentilles insolences (avec un glossaire) et chez un éditeur des plus classiques de la littérature anglophone (Penguin). Hommage de Twitter au livre et au papier ! D'autant que ces twitts ne peuvent être pleinement appréciés que si l'on a lu la version longue. Enfin, comme ils l'écrivent : NM (Never Mind)...
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lundi 22 février 2010

Territoires du quotidien

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Yann Lagadec, Jean Le Bihan et Jean-François Tanguy, "Le canton : un territoire du quotidien ?", 18,05 €, 389 p., bibliogr., Presses Universitaires de Rennes, 2009.

A quelles échelles se déroule notre vie, chaque jour ? Commune, agglomération, ville, quartier, région, canton ? L'évolution des transports et du commerce redessine la géographie vécue, comme le montrent, par exemple, les effets du TGV, des centres commerciaux ou des rues piétonnières. Autrement dit, qu'est-ce que le local, cet "espace vécu" selon l'expression désormais classique d'André Frémont ?

L'ouvrage rassemble les actes d'un colloque qui s'est tenu à l'université de Rennes 2 Haute Bretagne en 2006. Ouvrage d'histoire de la géographie administrative française, il permet de mettre en doute les évidences géographiques qui servent de variables commodes pour décrire les comportements de consommation. Ce n'est certes pas l'objectif primordial de ce colloque mais c'est ce que nous en retiendrons pour le marketing et les médias.
Le canton a plus de deux siècles d'existence. Né en 1789, il répond au besoin de la Révolution de laïciser l'administration territoriale ; aujourd'hui, le canton ne dit plus grand chose aux citadins, même à ceux qui habitent un chef lieu de canton. On comprend encore qu'il est circonscription électorale (conseillers généraux) et administrative, mais à peine. En zone rurale, on sait à la rigueur que s'y trouvent la brigade de gendarmerie et le collège ; mais c'est surtout le commerce (supermarché) et les services médicaux qui l'identifient aujourd'hui comme zone de chanlandise d'une grande surface. Qui identifie quoi ? Le supermarché est devenu un point de repère territorial essentiel, la zone de recrutement de sa clientèle dessine un territoire.

Alors que se développe l'intercommunalité pour rationaliser la gestion et réduire les dépenses de trop nombreuses administrations locales, quelle place occupe encore le canton ? Avec le département et la région, cela fait beaucoup trop de découpages, d'administrations, et d'impôts... alors que l'identification de la population va d'abord à la commune. Par rapport à d'autres pays, la France est sur-administrée, et compte trop d'élus (cumul des mandats) de plus, tout cela coûte cher et indispose les contribuables. Entre communes et régions, le canton comme le département perdent de leur substance et de leurs raisons d'être. Certains ont imaginé une notion intermédiaire, celle de "pays", centré sur l'agglomération qui remplacerait communes, départements, intercommunalité et cantons, unissant urbain et rural (cf. Loeiz Laurent, La fin des départements. Le recours aux pays, 2002, 220 p. Pressees Universitaires de Rennes, 13,3 €). La presse régionale s'y retrouve parfois : "A chaque pays son hebdo", revendique le groupe PubliHebdos (76 journaux, groupe Ouest-France).

L'intérêt primordial de tels travaux de recherche, impressionnants de minutie et de finesse d'analyse historique est de rappeler que les découpages administratifs sont mortels. Quel "local dans la tête" ? demandait Annick Percheron, chercheuse en sciences politiques. Le canton semble être sorti des têtes, n'être plus une référence du local, du moins hors des régions rurales et de leurs bourgs. Dans les têtes, pour la vie quotidienne, l'essentiel est la commune ; la région est encore une référence lointaine et abstraite. Faut-il penser "pays" ?

Dans la publicité et les médias, que peut-on faire des cantons ? Cela reste un élément de rubriquage dans la presse régionale. Il existe encore un peu de presse départementale mais le département aussi perd de sa pertinence économique et culturelle au profit de la commune et de la région. Est-il raisonnable de s'en servir en médiaplanning ou comme quota pour établir des échantillons (mesure des audiences) ?
L'européanisation, la géographie numérique du territoire (géomarketing, marketing mobile) entament cet "empilement" de découpages obsolètes et coûteux pour les projeter dans de nouvelles perspectives. L'espace est quelque chose de vécu, de culturel et de social, le territoire est "aménagé", provisoire, construit pour et par les déplacements. Pour nos analyses des comportements de consommations, nous avons besoin d'une géographie économique et humaine à jour et opérationnelle (cf. le cas du drive qui affecte l'urbanisme commercial). Le canton et le département n'y ont plus guère de place.
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lundi 8 février 2010

Où mène l'enquête ?

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Le meunier, les moines et le bandit. Des vies quotidiennes dans l'Aurès (Algérie) du XXe siècle est un livre d'ethnologue tout terrain. Pourquoi l'évoquer à propos des médias ? Parce qu'il fait voir jusqu'où  peuvent aller une enquête et un compte rendu d'enquêtes.
Fanny Colonna raconte des vies d'aventuriers qui se sont croisées dans cette région, celle d'un meunier italien dans l'Aurès (1875-1978), de moines pauvres convertis à l'Aurès et d'un bandit d'honneur, sorte de Mandrin justicier tôt exécuté.
L'ambition de cette longue et multiple enquête est de déceler les liens et les attachements improbables, impensables, que les apparences et les statuts publics occultent, liens des personnes entre elles, liens avec les institutions, les paysages. L'ethnologue est amenée à poursuivre la vie qui échappe aux catégories courantes, toujours simplificatrices. Couple, croyance, métier, échange, propriété, tout est toujours plus flou, indicible, instable : en témoigne l'impossible portrait de Hmama, la compagne du meunier, qui donne à cette histoire une tonalité romantique et mystérieuse.



Discutant les faits que "fait" l'enquête ethnographique, Fanny Colonna rend compte des problèmes multiples que doit résoudre l'enquête : trouver et rencontrer les informateurs, échanger avec eux. Les difficultés tiennent entre autres au plurilinguisme des situations de communication : arabe, chaoui et français  mobilisent des catégories de perception et d'analyse qui se traduisent mal de l'une à l'autre. Le compte-rendu suppose la synthèse d'une multiplicité d'observations et de collectes inachevées, effectuées sur des terrains hétérogènes : croisement "délicat des archives et des sources écrites", d'une part,  avec "une enquête de terrain et de voix vivantes", d'autre part (p. 207).
  • Dans la postface, la réflexion épistémologique retrouve les accents de "Elle a passé tant d'heures", texte que Fanny Colonna a consacré aux photographies de l'ethnologue Thérèse Rivière (Aurès-Algérie 1935-1936). Ce livre discret devrait figurer dans la bibliographie première des études médias, tant pour sa sensibilité et sa fécondité épistémologiques que pour son analyse du rôle de la photographie dans l'enquête.
  • Dans le monde aurésien que reconstitue l'enquête, l'absence des médias industriels (presse, radio, affichage, télévision, téléphonie) est frappante, et laisse percevoir, par contraste, l'encombrement médiatique des cultures actuelles. De la société enquêtée se dégagent l'omniprésence de la conversation et du face à face, sans médiation, l'importance de la rencontre, hasard plus ou moins construit. L'écrit y est encore peu présent, dont on entrevoit qu'il est d'abord outil d'administration civile, religieuse, militaire.
  • L'obstacle linguistique est partout : dans les effets pernicieux de vocables forgés dans les colonisations, les invasions, les conversions. Kateb Yacine ne mettait-il pas en question jusqu'aux termes désignant les composantes de la population algérienne ? Alors que resurgissent en France des notions suspectes sur la diversité et l'ethnicité, l'ethnologie ne devrait-elle pas balayer devant cette porte, sa porte ?
  • Cet ouvrage rappellera aux spécialistes de médias et de marketing, grands dévoreurs d'enquêtes, ce qu'enquêter veut dire et ce que "nos" enquêtes, rapides, intensives, tellement quanti, risquent de ne jamais nous apprendre. Il laisse imaginer d'autres enquêtes sur les comportements de consommation des médias, enquêtes de type biographique qui prendraient leur temps pour traiter des histoires individuelles avec les médias (bio média).

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    mercredi 3 février 2010

    Je ne crois pas à la langue

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    Ouvrage de Herta Müller : "Ich glaube nicht an die Sprache" (die Sprache = la langue / le langage), Herta Müller im Gespräch mit Renata Schmidtkunz. Un livre et un enregistrement audio produits ensemble par la radio publique autrichienne (ORF 1), un peu avant l'attribution du prix Nobel de littérature (éditeur : Wieser Verlag) à l'auteur. Le texte est publié accompagné de l'enregistrement sonore dans une collection ambitieuse, au titre stimulant : "Gehört - Gelesen" (entendu / lu), partant du postulat que lire et écouter ne donnent pas la même expérience médiatique, que l'une éclaire l'autre, la précise, que la pensée ne vient pas aux mots de la même manière, voir n'est pas entendre.
    Le texte n'est d'ailleurs pas exactement la retranscription de l'entretien ("im Gespräch"), entretien qui a sans doute été préparé à l'aide de notes écrites pour régler l'improvisation orale. On voit ici se jouer la dialectique de l'oral et de l'écrit. Le document se consomme comme l'on veut, sur un baladeur ou sur papier (livre), mais, le texte n'étant pas numérisé, il ne peut (encore) être lu sur un ordinateur ou un eBook.
    Même limitée, cette plateforme multiple peut donner lieu à des consommations croisées innovantes et personnelles.

    De quoi parle Herta Müller ? Elle parle de sa vie en Roumanie. Née en 1953, elle appartient à une minorité germanophone dont les aînés ont été déportés par les Soviétiques, en Ukraine, dans des camps de travail. La Roumanie, et pas seulement sa minorité germanophone, a été nazie.
    Cette situation personnelle, compliquée, inhabituelle, inconfortable, s'avère éclairante, décapante : elle balaie les pseudo évidences tournant autour de la patrie, de la langue, du peuple comme facteurs d'identité. Dans cette Europe centrale qui a collaboré à deux dictatures successives, nazie puis soviétique, dans laquelle une grande partie de la population s'est compromise successivement avec la police des occupants, a laissé déporter, assassiner, y a contribué, il devient lumineux que ces notions obscures ne fondent rien du tout. On le verrait à partir d'autres situations historiques, coloniales par exemple. Sur quoi fonder alors une identité ? Avons-nous besoin d'identité ?
    Ces questions hantent la pensée contemporaine, de Paul Celan à Elfriede Jelinek, de Imre Kertész à Herta Müller. Tous ont écrit sur la langue, sur la patrie, sur le quotidien, les petites choses, les détails qui (s')enchaînent (Kleinigkeiten), qui forment un cadre de vie, un chez-soi, les mots qui habituent, rassurent et asservissent. Ces questions se trouvent au coeur de la philosophie de Hannah Arendt, d'Emmanuel Lévinas qui tentent de fonder une morale sur la rencontre directe, im-média-te des visages, des regards (Lévinas), sur l'amitié éprouvée (Arendt) : aux larges appartenances, aux pluriels (classes, sérialisations, groupes, patrie, langue, pays,etc.), à leurs grandiloquentes manifestations, ils substituent les relations face à face, personne à personne, des "universels singuliers".

    Sommes-nous loin des médias ? Pas si loin... 
    Car pourtant, il existe un "désir de société" (sur ce thème, Jean-Paul Sartre, Benny Lévy, cf. infra). Les "communautés" réunies à l'aide des outils numériques peuvent-elles réaliser ce désir ? Twitter où il fait bon "suivre" et se faire suivre, Facebook où il ne faut pas perdre la face, où les amis sont de toutes sortes, amis "que vent emporte", qui se repassent et s'échangent, LinkedIn où un capital social s'accumule, à faire fructifier sur le marché de l'emploi,, etc. Aujourd'hui, chacun peut compter et exhiber ses amis comme à Rome les "patrons" comptaient et exhibaient leurs "clients" (patronus / cliens). Quelle identité nous fabriquons-nous avec les outils numériques ?
    Quels mots pour construire cette identité ? Les mots sont devenus une matière première au pouvoir considérable, mots que l'on vole comme on a volé le travail à l'esclave, au colonisé, etc. Savons-nous ce que nous faisons ? 
    L'enthousiasme technophile aveugle, l'innovation fascinent ; il faut, par provision, désenchanter cette situation et comprendre les identités numériques dans le cadre des interrogations - radicales - des poètes et des philosophes. Ne pas s'en tenir aux discours d'accompagnement intéressés des porte-parole des entreprises technologiques.

    Références
    Imre Kertész, L'holocauste comme culture, notamment la conférence sur "La langue exilée" et celle intitulée "Patrie et pays", éditions Acte Sud, 2009
    Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Editions Gallimard, 1960
    Jean-Paul Sartre, Benny Lévy, L'espoir maintenant, Editions verdier, 1991

    Sur la place et le statut de la langue maternelle, signalons un ouvrage d'entretiens avec des germanophones émigrés en Israël ("Jeckes") :
    Salean A. Maiwald, Aber die Sprache bleibt. Begegnungen mit deutschstämmigen Juden in Israel, Berlin Karin Kramer Verlag, 2009, 200 p., Index

    mercredi 27 janvier 2010

    Albert Camus - René Char. Médias oubliés lus à voix haute

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    Albert Camus, La postérité du soleil. Photographies de Henriette Grindat, Itinéraire par René Char, Paris, Editions Gallimard, 2009, 79 pages.

    Les étudiants du Magistère des sciences de gestion de l'Université et la Fondation Dauphine ont organisé en avant-première parisienne la lecture de la correspondance Albert Camus - René Char par deux acteurs, Jean-Paul Schintu et Bruno Rafaelli. L'amphi de 300 personnes était complet pour cette "Postérité du Soleil".
    A cette occasion, dans cette salle bourrrée de téléphones portables, on a pu voir à l'oeuvre des médias oubliés, retrouver des strates de médias occultés par les agrégations successives.
    • Le discours, oralisé au micro, sur fond de photographies noir et blanc d'Henriette Grindat, projetées au mur. Dialogue d'images. La voix des acteurs porte les messages, elle est message aussi qui fait parler un texte comme s'il s'adressait à nous. Poésie et beauté performatives.
    • Le texte mis en son et en scène, sobrement, est issu d'une correspondance. Quel mot singulier pour dire à la fois le pluriel d'un dialogue continué, la concordance de deux pensées et l'accord tenu pendant treize années ! On imagine les auteurs postant leurs lettres, on les imagine décachetant les enveloppes, découvrant puis relisant les lettres. Courrier manuscrit, média muet, personnalisé à l'extrême : choix du papier, de l'encre, du stylo, de la mise en page, de l'enveloppe.
    • Ces textes, d'abord intimes et privés, qu'un éditeur a imprimés et publiés, que les acteurs ont montés, redeviennent vivants, sonores, écoutés dans la situation ritualisée d'un théâtre public (un amphi-théâtre, en l'occurence) et son silence bruyant de chuchotements et toussotements, ses applaudissements.
    • Cette correspondance s'étend sur treize années, elle est série, tissage de textes, tissage de tissages.

    Tout ceci doit rappeler un degré zéro du média. Penser que l'Illiade et l'Odyssée, ce furent d'abord des vers récités, cousus par le rhapsode (celui qui coud les chants, ῥαψῳδεῖν), dont le support d'improvisation fut la mémoire organisée (texte, versification, formules. Cf. les travaux de Milman Parry sur l'épithète homérique, 1928). Et, derrière le texte, ce tissage (textus), la langue, les mots qu'agrègent les locuteurs et les poètes, selon des règles d'invention et des clichés.
    Le média est mis à nu par la représentation théâtrale de la correspondance : le langage, puis la parole (Saussure), puis ses supports. Le rhapsode coud les morceaux, premier agrégateur, et les porte aux publics (tradition orale). Plus tard, au sixième siècle avant notre ère (Pisistrate), le texte homérique sera fixé et commencera l'ère des bibliothèques. Alexandrie est déjà une étape très avancée dans l'histoire des médias.
    A vivre au jour le jour dans des médias qui sans cesse se revendiquent comme médias (télévision, radio, presse, Web, etc.) et refoulent le passé (cf. les productions de Disney), nous en oublions les degrés élémentaires (parole, manuscrits, images, etc.) dont ces médias ne sont que des agrégations créatives, médias de médias (media mediorum).
    C'est l'autre leçon réussie de cette performance théâtrale que de laisser entrevoir, derrière les talents des poètes, la pâte si feuilletée des médias. Un média bien agrégé est comme un mille-feuilles réussi : on ne perçoit plus les feuilles pliées qui fondent sous la langue.
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    lundi 11 janvier 2010

    Les romans qui ont fait l'Amérique

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    Gordon Hutner, "What America Read. Taste, class and the novel, 1920-1960", University of North Carolina Press, 2009, 449 p, bibliogr., index.

    Que lisaient les Américains quand ils ne lisaient pas de littérature ? Car la littérature "classique", celle que l'on enseigne dans les classes, que légitiment tardivement les manuels, les éditeurs nobles et les programmes scolaires - tout ce qui fait le "champ littéraire" - ne constitue pas, et de très loin, la consommation de fiction littéraire des classes moyennes américaines. Gordon Hutner, dans ce copieux travail de recherche, étudie les romans que l'histoire littéraire oublie, ignore, les centaines de romans qui ont connu de vastes lectorats, qui ont été récompensés par des prix, qui ont fait l'objet de recensions dans la presse et les revues, qui ont été diffusés par des clubs, qui ont inspiré des films et des séries TV. Tous ceux qui n'étaient pas Edith Wharton ou Henri James, William Faulkner ou F. Scott Fitzgerald : "middle class fiction".
    Cette recherche oblige à "redresser" l'histoire littéraire en considérant le travail de sélection esthétique et sociale, les classements qui aboutissent à la "grande littérature". Mais elle oblige aussi à percevoir la fragilité de l'édifice conceptuel sur lequel repose cette sociologie de la littérature : "middle class", "middle brow", "bourgeois culture", "realism", "mainstream culture"... Ce n'est sûrement pas avec de telles notions, tellement confuses, que peut se constituer une analyse rigoureuse de la production et de la consommation littéraires, mais sans doute est-ce une étape nécessaire pour baliser le terrain et situer les outils de travail indispensables.
    La contribution essentielle de cet ouvrage ne se situe donc pas dans la sociologie de la littérature mais dans la compréhension du rôle de tous ces ouvrages dans la vie quotidienne des classes moyennes américaines, dans la formation de la politique américaine : l'américanisation des immigrants, l'entrée des Etats-Unis dans la guerre, l'évolution du statut des femmes, l'intégration raciale, etc.
    Ces romans font voir la gestation invisible, insensible, des changements que les décisions politiques et les lois entérinent. L'auteur est souvent convaincant, c'est à dire qu'il nous fait partager ses intuitions. Et l'on entrevoit où pèche le travail d'analyse littéraire, comme celui de tant de sciences sociales : l'absence de démonstration. Il est probable que la numérisation de tous ces romans, de leurs recensions permettant diverses analyses quantitatives, ajouterait des moyens de valider ou invalider certaines des hypothèses de l'auteur, et aussi d'en former d'autres.

    Travail minutieux, livre d'histoire littéraire ambitieux dans sa volonté de fonder et d'exploiter la coupure entre littérature moyenne et littérature pour producteurs. Espérons que d'autres analyses poursuivront ce travail.
    On ne peut s'empêcher de lire Gordon Hutner en pensant à la situation française, au tamisage qui institue la hiérarchie de nos évidentes légitimités. Qui, aujourd'hui, hormis les historiens de la période, lit Romain Rolland, Paul Bourget, Roger Martin du Gard, Henri Barbusse, Roland Dorgeles (auteurs présents dans le "Lagarde et Michard", manuel d'histoire littéraire du "20ème siècle") ? Qu'est-ce qui constitue les différences entre les livres qu'une société oublie, relègue, et ceux que l'université sélectionne, dont elle retient et inculque les formes ? Quelles sont les différences qui participent de cette sélection ?
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    lundi 28 décembre 2009

    Herta Müller et le eBook

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    An 2009. Librairies à Berlin. Quoi de neuf ? Un Prix Nobel et des eBooks.
    • Le récent Prix Nobel de littérature (octobre 2009) de Herta Müller est visible : une demi-douzaine d'ouvrages présentés sobrement sur les tables et les rayons, bien mis en avant. Sans mise en scène particulière, pas de photo. Juste la pastille rouge ou blanche mentionnant le Prix Nobel sur les couvertures. Pas de biographie encore. Beaucoup d'ouvrages manquants. Herta Müller a publié également un audio-livre racontant son enfance ("Die Nacht ist aus Tinte gemacht", La nuit est faite d'encre, 2 CD) qui n'a pas de version papier (photo rayon audio-livres à a librairie Dussmann, Friedrichstrasse). 
    • Les eBook sont présents mais je n'ai pas vu de Kindle (Amazon). Les eBooks ne restent plus coincés dans les magasins de technologies numériques mais ils commencent à être visibles par le grand public des librairies. Là où est leur place, près des livres (cf. photo :  chez Hugendubel, Postdamer Platz en haut ; chez Dussmann, en bas).
    • Pour l'instant, l'intersection de Herta Müller et des eBooks est, semble-t-il, encore vide. Dommage. N.B. A la foire du livre de Franckfort, en novembre 2009, la plateforme libreka! a offert un livre pour eBook à télécharger gratuitement. Parmi les ouvrages offerts, le dernier roman de Herta Müller, Atemschaukel.
    De Elfriede Jelinek, Prix Nobel de littérature récent (2004), de langue allemande, le dernier roman, Neid. Privat Roman, n'est disponible qu'en version numérique, gratuite, sur son site. Pas de papier. En revanche, certains de ses ouvrages peuvent être achetés pour Kindle dans leur traduction américaine.

    Manifestement, la littérature multiplie ses formats et ses supports. Sans qu'il y ait nécessairement redondance entre ces supports. La presse pourrait s'intéresser à ces stratégies.


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    samedi 26 décembre 2009

    Marketing politique tous-azimuts : Mao dans la révolution culturelle


    Guy Gallice, Claude Hudelot, avec Angel Pino et Isabelle Rabut pour les légendes, Le Mao, Editions du Rouergue, Rodez, 472 p. Index, 19 €

    Cet ouvrage est consacré au marketing des idées et du personnage politique de Mao Zedong. Les deux auteurs ont rassemblé et commenté une étonnante collection de documents et d'objets consacrés à la célébration du Président Mao. Très beau livre, belle réalisation matérielle (encore que la position des légendes - précises et efficaces - en rende incommode la lecture). 472 pages, toutes d'illustrations, entrecoupées de quelques textes et commentaires.


    Des photos, des statuettes, des bustes, des tableaux, des affiches, des médaillons, des opéras, des disques, le livre des Citations du Président Mao (dit, en France, Petit livre rouge), des gravures, des timbres, des vignettes, des postes de radio, des réveils, des horloges, des boîtes, des miroirs, des livres, des coffres, des coiffeuses, des cahiers d'écoliers, des éventails, des albums de photos, des bas-reliefs, des badges, des thermos, des assiettes, des gobelets, des flacons, des vases, des tasses, des théières, des bols, des étoffes, des tapis, des bannières, des drapeaux, des tapisseries, des sacs à bonbons, des mouchoirs, des taies d'oreillers, des bâtons à encre, des tampons, des sceaux, des billets de monnaie, des papiers découpés... et j'en passe. Cf. Ci-contre : pochette d'un disque de chants de la Révolution culturelle (années 1960).

    Tous les supports possibles ont été mobilisés pour célébrer le premier Président de la nouvelle République chinoise, celui qui a mené le combat contre l'occupation japonaise, guidé la Longue Marche. Sur ces événements, une légende s'est construite, que la critique historique finira par préciser. Parler de "culte de la personnalité" n'aide pas à comprendre, au contraire. Mieux vaudrait rapprocher de ce catalogue total d'objets des diverses situations de marketing intensif, multi-canal : situations religieuses, situations commerciales... La prise de pouvoir sur les objets de la vie quotidienne est une tentation constante de la publicité et de certaines cultures religieuses (cf. les "objets publicitaires à collectionner"). Il nous manque de voir notre société de marketing intensif avec le "regard éloigné" d'ethnologues chinois.

    Par son effet d'accumulation, ce livre constitue une contribution indéniable à la mesure du travail de célébration. Un tel inventaire, objectif et exhaustif, risque pourtant de laisser croire que l'efficacité de ce mass-marketing fut totale. La prise en compte de la réception, nécessairement subjective, est moins commode, aussi est-elle absente de la plupart des travaux sur les mass-médias. Une telle prise en compte relativiserait sans doute l'efficacité de l'inculcation politique. La mass-médiologie spontanée, condescendante, veut des médias tout puissants et une réception par les masses sans défaut, infaillible, passive, uniforme. Il est de l'intérêt des mass-médiologues  pour forcer leur thèse de ne pas voir, et de ne pas faire voir, les ruses multiples de l'intelligence à l'œuvre dans la réception (Métis, Μῆτις). Cette asymétrie est au principe de la plupart des discours sur les médias ; elle en dissimule le mode de fonctionnement et leurs conditions sociales et matérielles d'efficacité. Il faut bien voir combien l'étude de la réception est difficile tandis que l'analyse des contenus des messages du marketing est commode.

    La fiction parvient parfois à évoquer les résistances rusées, subtiles, à l'inculcation. C'est, par exemple, ce que réussit le romancier de Yan Lianke (阎连科) dont le titre, Servir le peuple (Editions Philippe Piquier, Arles, 15 €), reprend ironiquement un slogan fameux de la Révolution culturelle (inspiré d'un discours de Mao Zedong du 8 septembre 1944). Les surréalistes avaient revendiqué l'amour et l'érotisme comme lieux de la révolution privée et de la résistance à bien des oppressions et tentations totalitaires : révolutions dans la révolution, qui échappent aux sciences sociales.

    jeudi 26 novembre 2009

    Unfriend me not! Follow me!

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    Each media brings to life unexpected practices, and the words to enunciate them.
    "Unfriend" is the American English "word of the year" according to Oxford University Press (USA). Facebook makes our life richer more with words than with friends. Facebook makes it as easy to unfriend... as to friend someone. Friends become a currency and Facebook a marketplace ("friends" for sale!).
    Facebook is inflationist. A "friend" "follows", and maybe will "un-follow"! Followers are now everywhere, nolens volens... sometimes called subscribers. How to un-follow, un-subscribe?
    Unfriend looks like a useful word, even beyond Facebook circles. According to lexicographers, it holds a lot of lex-appeal!
    Why "unfriend" and not "defriend" (as in latin deficere / deficit)? Unfriend is neutral, in that there has never been friendship between the two parties. The opposite of befriend (befriend is an old transitive verb, 1559 according to Merriam-Webster) would be defriend, to get rid of a Facebook "friend".
    Other words were considered as potential "word of the year" candidates. I like the portmanteau word "intexticated", sending and receiving texts -SMS- even while driving.

    In order to test the innovative force of a verb, translate it. Not so simple, is it?! Because American business still dominates the online market, American English leads the way when it comes to linguistic creation. So are Chinese, French, German, Spanish speakers to use the American word? Translators, interpreters, help!
    Come to think of it, do these languages have the same kind of popularity contest? We have mentioned the German contest in a previous post. What is the Chinese word of the year?

    November 2013
    I came across a comment on the translation of the German word "Verfreundung" created by the German poet Paul Celan : the word is in between "Anfreundung" (becoming friends) and "Verfremdung" (becoming strangers). The prefix ver often connotes loss. The author suggests a French translation: "dés-amitié" like "désaccord" (there is also a word "désamour" and a verb "désaimer").
    cf. Brigitta Eisenreich avec Bertrand Badiou, L'étoile de craie, Paris, Edition du Seuil, 2013, p. 207).

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    mercredi 18 novembre 2009

    L'Affiche Rouge : un plan média collabo

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    Benoît Rayski, L'Affiche Rouge, Paris, Denoël, 2009, 160 p.

    Tout média peut servir le pire. Aucun média n'a de relation privilégiée à la liberté et à la justice. La radio servit magistralement les nazis (Göbbelsschnauze, Volksempfänger) et la télévision fit de son mieux (cf. la télévision française et les nazis). L'affichage a joué pleinement son rôle dans l'établissement et l'acceptation du gouvernement français de collaboration avec les nazis.

    Ce livre est consacré à l'affiche qui fut placée sur les murs de la France pétainiste lors de la condamnation à mort, par un tribunal nazi, de 23 résistants des FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans. Main d'Oeuvre Immigrée) du réseau Manouchian arrêtés par la police parisienne. 22 furent fusillés le 21 février 1944, l'une fut décapitée trois mois plus tard dans une prison de Stuttgart. Beaucoup venaient d'Europe de l'Est (Arménie, Hongrie, Pologne, Roumanie), certains d'Italie, un d'Espagne et trois de France) ; beaucoup avaient à peine une vingtaine d'années, ils avaient participé aux combats des Brigades Internationales en Espagne, ils avaient échappé à la rafle du Vél d'Hiv, certains avaient lutté contre les fascistes de Mussolini. L'honneur de l'Europe.

    L'affiche de propagande nazie, au fond rouge sang, devait justifier leur condamnation aux yeux de la population. Cette affiche était la pièce centrale d'un plan de communication pluri-média élaboré par le gouvernement français deVichy (Propaganda Abteilung et Ministère de l'information) : aux 15 000 affiches, s'ajoutaient des tracts et un film pour les actualités cinématographiques.

    "L'affiche rouge" prétendait dénoncer des criminels, elle en fit des héros de la Résistance à l'oppression, sans autres racines que la liberté et la générosité. Paul Eluard, puis Louis Aragon, du symbole retourné, firent deux poèmes ; celui d'Aragon (mis en musique et chanté par Léo Ferré), inspiré par la lettre de Missak Manouchian à sa femme, Mélinée, est devenu hymne à la justice, à la vie. "Communistes, juifs, rouges, étrangers", disait l'affiche : "nos frères", répondit le poète. Il y a une rue Missak Manouchian dans le XXème à Paris, une plaque dans le XIème, une autre dans le XIVème, un parc à Evry. C'est encore bien peu quand on compte le nombre de plaques commémorant les sabreurs de toutes époques.

    L'auteur parcourt avec émotion l'histoire des condamnés, énonce les faits, explique. Tout commentaire est superflu. Admiration, honte. Difficulté d'un commentaire média.
    Pourtant, il s'agit bien de média.

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    Mise à jour, 15 février 2014
    70 ans plus tard l'Affiche rouge est à la une d'un hors série de L'Humanité, avec poster reproduisant l'affiche et le poème d'Aragon (février 2014).

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    lundi 9 novembre 2009

    Berlin, tourisme politique et pseudo-événement

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    Pour quelques jours, le mur de Berlin occupe tout le terrain des médias. Marronnier décennal. Partout le Mur à la une, à la télé, à la radio, dans la presse... "Le Mur de la honte" ("die Mauer der Schande"), c'est son nom, que l'on n'entend guère : "honte" de l'avoir laissé construire, honte de l'avoir accepté, et parfois même revendiqué. Déshonneur de l'Europe que tant de célébrations n'effacent pas.
    Berlin überall ! Radio France (secteur public) aurait envoyé 180 personnes pour couvrir de toutes ses chaînes ce "pseudo-événement" : le vingtième anniversaire d'un événement. Tourisme politique et peoplisation.
    Pendant ce temps, en France, on n'enseigne plus guère l'allemand. Combien de journalistes pour en parler ?

    Parmi les "pseudo événements" à venir : "the turn-of-decade project" de la chaîne de télévision américaine CBS. Et, bien sûr, le cinquantième anniversaire de la construction du Mur, le 13 août 2011.
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    samedi 7 novembre 2009

    Création et récréation lexicales


    Comment évolue la langue sous les coups des jeunes générations ? Elle est affectée par les technologies populaires et récentes, par les préoccupations d'un âge et d'une époque. Langue de la jeunesse, jeunesse de la langue ? Les lexicographes écument les usages langagiers pour intégrer dans leur liste les créations lexicales et justifier ainsi de nouvelles éditions.
    Langenscheidt (éditeur allemand de dictionnaires) et myspace parrainent le site Jugendwort.de qui recense les nouveaux mots élus, par les jeunes allemands, "mots de l'année". Quelques uns des mots et expressions répertoriés :
    • lollig : lol, le fameux "laughing out loud" donne un adjectif allemand qui à son tour donne un substantif : "die Lolle"
    • Bildschirmbraüne : bronzé comme un écran d'ordinateur, vise les personnes passant trop de temps sur leur ordinateur, Geeks
    • Ein Jambalaner : quelqu'un dont la sonnerie de téléphone exaspère les proches ; d'après le nom d'un site de sonneries, Jamba! qui, en Allemagne, a inondé de sa publicité les écrans de chaînes musicales comme MTV et VIVA (dont un message satirique controversé mettant en scène Hitler dans ses toilettes, 4 millions de téléchargements sur YouTube).
    • Hartz-IV TV : émissions de télévision médiocres diffusées l'après-midi (Hartz est le nom d'un parlementaire qui donna son nom à un ensemble de textes législatifs sur l'indemnisation du chômage voté entre 2002 et 2005...)
    • eine Gehirnkrücke : mot à mot, béquille pour le cerveau, désigne les outils numériques portables (téléphone, calculette, etc.)
    • Ego-Deko : tattoo, piercing, maquillage pour la mise en scène de soi
    Cruauté, humour et surtout très mauvais goût - selon le goûts des plus âgés -, beaucoup de ces expressions font délibérément vulgaire. Obnubilé par la sexualité, les manifestations du corps, ce lexique provoquant de démarcation générationnelle, déjà presque récupéré, se veut signe d'appartenance (indistinction) et de distinction. Tout écart lexical est positionnement. Ces mots vont viellir avec leur génération, se démoder comme les musiques, les pantalons et les coupes de cheveux. "Jeune homme qu'est-ce que tu crains / Tu vieilliras vaille que vaille...", prévenait Louis Aragon.

    "Hä?? Jugendsprache", "langue de la jeunesse", un petit dictionnaire de ces mots et expressions est publié (4 €) par l'éditeur allemand Langenscheidt en cinq langues (allemand, anglais/américain, espagnol, français, italien).

    Que faire de ces mots quand on travaille avec pour matière première les mots que les internautes utilisent pour rechercher un produit, un document ? Comment les prendre en compte pour mettre en place un marketing comportemental bien équilibré ? Ces mots énoncent une génération, un rapport plus ou moins détendu à la langue et aux registres de langue, donc une fraction de classe sociale. Ils sont matière à distinction, connotant plutôt que dénotant, jouant aussi de l'hypo-correction. Relevant donc d'une approche sémantique plutôt que lexicale.
    Peut-on - et comment - prendre aux mots une génération, une fraction de classe sociale à ses propre mots ?
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    lundi 2 novembre 2009

    La peur du déclassement

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    Eric Maurin, La peur du déclassement. Une sociologie des récessions, Editions du Seuil, 2009, 95 p.

    Nos systèmes explicatifs, nos outils de ciblages manipulent des classes et groupes d'appartenance et de référence, sous la forme simplifiée, plus ou moins détaillée de catégories socio-professionnelles (PCS) produites et mises à jour régulièrement par l'INSEE. Commodes, ces catégories sont toutefois réductrices, sans dimension temporelle ; sauf travaux spécifiques, elles laissent échapper la mobilité sociale inter et intra-générationnelle, le changement social en cours et surtout la conscience plus ou moins lucide qu'en ont les acteurs. Or cette conscience des classes affecte les comportements et la résistance aux changements sous la forme d'anticipations plus ou moins rationnelles, d'attitudes et d'opinions.

    Eric Maurin analyse un phénomène psycho-sociologique, la peur du déclassement, et le confronte à la réalité telle que la construisent les transformations des classes d'appartenance sous l'effet des politiques économiques, depuis 1945. En étudiant la situation française, il met en évidence les spécificités de l'organisation économique à la française à partir de ses données d'emploi et du droit du travail qui traduit les rapports de forces : puissance du secteur public, rôle du statut socio-économique, spécificité du système scolaire et universitaire. Diagnostic principal :  la société française est une "société à statut".

    De l'histoire économique et sociale qu'il décortique émergent des notions que l'analyse des médias pourrait prendre en compte avec profit. Par exemple, l'auteur souligne l'enjeu croissant de la compétition scolaire qui "mine les familles" (p. 57) et pèse sur les épaules des enfants. Chiffres à l'appui, il démontre que seule l'école est "libératrice" et que le diplôme constitue la meileure protection contre le chômage et les emplois déqualifiants. Mais plus l'école se démocratise et plus la compétition scolaire est féroce, et plus les moyens extra-scolaires de réussite scolaire sont valorisés, à tort ou à raison. Il n'y a là aucun paradoxe ; Les Héritiers et La Reproduction (Bourdieu et Passeron) restent actuels. Ceci s'observe dans le foisonnement de médias de "bonne volonté culturelle" (presse pour enfants, pour parents d'élèves), dans l'interrogation sur le rôle d'Internet dans la compétition scolaire où sont plongés les enfants dès la maternelle, dans la lancinante dénonciation de la télévision des enfants, des jeux vidéo, etc.


    Dans une société de mise en concurrence généralisée, la peur du déclassement, justifiée ou non, fonde le conservatisme de tous, le faible attrait de l'entreprenariat, les valeurs professionnelles refuge ; elle justifie l'importance accordée à la conquête d'un statut à tout prix. Tout est mis en place pour la préparation des concours, alors que bien peu prépare à la création d'entreprise. La peur n'est certes pas une notion sociologique, pourtant, à lire cet ouvrage, on perçoit qu'elle mériterait d'être consituée comme telle, tant elle colore l'ensemble des comportements sociaux et culturels, familiaux et personnels (stratégies à long terme : scolaires, résidentielles, matrimoniales, stratégies d'accumulation de capital social, culturel, etc.). L'investissement des familles pour maintenir leur rang à travers les générations excerbe les fractures sociales, l'individualisme, le séparatisme scolaire, résidentiel, la résistance à la mixité sociale et spatiale (tout cela étant indicible, notamment dans les enquêtes déclaratives).

    Cet ouvrage demande à être discuté, à être confronté à d'autres travaux sur la crise. ll aidera à mieux comprendre le bouleversement en cours dans les consommations et dans les usages des médias. Surtout il peut conduire à reconsidérer les catégories de description des changements sociaux, à mieux prendre en compte le statut des personnes dans la description sociale puisque "la peur du déclassement est la passion des sociétés à statut" (p. 8). Cette variable est sans doute discriminante mais, pour être opérationnelle, elle devra être encore mieux décrite, plus complètement ; on pense aux travaux de Max Weber sur les "groupes de statut", de Ralph Linton (The Cultural Background of Personality, 1947) ou même de Vance Packard sur la recherche du statut aux Etats-Unis (The Status Seekers, 1959). Elle pourrait être prise en compte indirectement pour mieux assurer la représentativité des échantillons par quota (au moyen de la mobilité sociale). Comment se traduit-elle dans le discours publicitaire et sa sémiologie ?
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