dimanche 27 juin 2010

Histoire des commerçants "étrangers"

.
Claire Zalc, Melting Shops. Une histoire des commerçants étrangers en France. Editions Perrin, 330 p. Bibliogr.

Depuis longtemps, l'immigration enrichit la France de nombreuses catégories de commerçants et artisans indépendants. On les connaît bien : selon les époques, maçons, chapeliers, tailleurs, épiciers, couturières, coiffeurs, profs de musique, restaurateurs, brocanteurs...
Dans cet ouvrage qui fut d'abord une thèse pour le doctorat d'histoire, Claire Zalc décrit les conditions d'entreprise de ces artisans et commerçants. Les éléments juridiques et administratifs alternent avec des notes biographiques et des données historiques générales. L'auteur raconte aussi la sociabilité par les boutiques, l'animation de la vie locale, les "chemins invisibles" d'un urbanisme vécu : le local redéfini.
Ces petits commerçants et artisans "étrangers", vulnérables et  bien souvent mal traités, débrouillards en tout genre instillent de la mobilité, de la flexibilité et du nomadisme dans une société française souvent "bloquée", voire coincée, conservatrice et aisément réactionnaire.
Ce sont tous des entrepreneurs, d'abord auto-entrepreneurs, souvent forcés à le devenir, fuyant des pays en proie à la misère, à l'anti-sémitisme, à la dictature. Entrepreneurs que la France "lâchera" au cours des années 1930-40, et parfois livrera aux nazis.


L'auteur montre la collusion bien calculée de l'intérêt personnel et de la xénophobie, toujours recommencée, qui, prenant prétexte de la protection contre la concurrence, servira finalement une "aryanisation" intéressée. Dès les années 1930, on voit ainsi les conditions de l'acceptation finale de la "collaboration" se mettre en place, doucement, efficacement. La description des procédures discriminatoires qui stigmatisent à petites touches, l'analyse de la méticulosité de l'administration française dans sa haine de l'étranger sont menées avec subtilité et précision. Il s'agit de l'une des meilleures analyses de la mise en place de l'acceptabilité de l'inacceptable. On souhaiterait que l'auteur guide son lecteur vers une théorisation de ses observations.

D'un point de vue épistémologique, beaucoup de notions que l'auteur mobilise pour rendre compte de ce que livre l'énorme documentation dépouillée mettent en évidence l'inadéquation des catégories de la statistique socio-professionnelle et démographique. L'activité économique indépendante résiste à la catégorisation courante conçue pour les activités traditionnelles, installées, routinisées. L'auteur propose d'autres notions, plus souples. Par exemple, celle de "maisonnée", empruntée à l'anthropologie, convient mieux que les notions de foyer, d'emploi et d'activité dans ces familles où tout le monde travaille à tour de rôle selon la conjoncture, selon la nécessité surtout. Quel statut donner au conjoint d'un(e) commerçant(e), par exemple ? L'auteur montre l'impossible distinction entre ouvrier et artisan, entre lieu de travail et domicile. Ou encore la pertinence du réseau et de la communauté plutôt que du quartier ou de la commune.
Que valent aujourd'hui encore ces catégories avec lesquelles on segmente encore, cible, décrit une population ? Quelle pertinence par rapport à l'activité économique effective ? Catégories forcément en retard sur le changement social, et qui le freinent : les catégorisations comportementales (comme on parle de marketing ou de ciblage comportemental) restent à inventer pour développer une sociologie agile qui fabriquerait des catégories à la volée, suivant les transformations de l'univers économique et des métiers.

Difficile, en lisant ce livre d'historienne, de ne pas penser aux start-ups actuelles avec qui ces commerçants / artisans partagent de nombreuses caractéristiques : l'adaptabilité, le goût de l'autonomie, de l'indépendance, l'acharnement à réussir, le pragmatisme et l'improvisation créatrice, le grand nombre d'heures travaillées loin des protections sociales courantes. Facteurs de mobilité, d'innovation, de changement.
Tout en rédigeant un grand livre d'histoire, Claire Zalc secoue des branches entières du "métier d'historien" et de l'histoire économique et sociale.
.

Ecriture et polyphonie numériques

.
Evoquons d'abord l'oeuvre majeure du romancier américain John Dos Passos, USA Trilogy : The 42th Second Parallel, NineTeen NineTeenThe Big Money (1930-1932-1936)Cette trilogie romanesque sur les Etats-Unis entremêle quatre modes narratifs :
  • des récits au style indirect de la vie de douze Américains
  • Newsreels, collages d'extraits de la presse de l'époque (Chicago TribuneNew York World), titres, articles, messages publicitaires, paroles de chansons
  • The Camera Eye qui laisse parler les "états de conscience" ("stream of consciousness"), une "sous-conversation" du narrateur 
  • des biographies de personnages "historiques" (Henri Ford, Thomas Edison, etc.). 
Jean-Paul Sartre célébra Dos Passos (texte repris dans Situation, I, que vient de rééditer Gallimard) et signala cette polyphonie dans laquelle il retrouvait "le point de vue du choeur, de l'opinion publique".

Second exemple. Dans ses Essais de Théodycée, Leibniz imagine des livres munis de liens hypertextes renvoyant à des images de la réalité (zooms). Ce que la déesse Pallas montre à Théodore dans un appartement monde, "le livre des destinées" : "Mettez le doigt sur la ligne qu'il vous plaira [...], et vous verrez représenté effectivement dans tout son détail ce que la ligne marque en gros" [...] "On allait en d'autres chambres, on voyait toujours de nouvelles scènes" (o.c. p. 361). Nous sommes en présence d'une sorte d'iPad avec une interface qui deviendra classique recourant à des métaphores spatiales (appartement, chambre, etc.). Sorte de réalité virtuelle (VR).

Ces deux textes illustrent le besoin, manifeste depuis longtemps, d'un mode de narration polyphonique, plurimédia, mulidimensionnel que rendent aujourd'hui possibles Internet et les tablettes. Aujourd'hui, la trilogie de Dos Passos combinerait interviews audio, liens vers des journaux, vidéo, messages publicitaires, textes, photos, etc. Les biographies qu'imagine Leibniz aussi.
Une nouvelle "écriture" peut naître des nouveaux suppports numériques. Un livre numérique n'est pas le support nouveau de livres anciens conçus pour le papier, selon des normes éditoriales établies il y a quatre siècles ou plus, et numérisés à l'identique. Pour John Dos Passos, écrit Jean-Paul Sartre, "Raconter, c'est faire une addition" (o.c.). Addition multimédia aujourd'hui.
  • Le livre électronique désigne une oeuvre écrite par un auteur numérique (tentons cette expression) pour des supports numériques (eBooks). C'est la possibilité et la promesse d'une nouvelle écriture (et le fondement d'un droit d'auteur). Tel quel, ce livre n'existe guère (ou pas encore). Son droit d'auteur, lorsqu'il se mettra en place, devra-t-il s'inspirer de celui du cinéma (l'oeuvre cinématographique est convergence et synergie de métiers) ?
  • Ce n'est pas seulement un support matériel ("opus mechanicum", "ein körperliches Kunstprodukt", dans les termes de Kant), ce qui regrouperait aujourd'hui un ou plusieurs fichiers lisibles sur un support électronique quelconque (kindle, iPad, PC, iPhone, etc.). 
  • Ne pas commettre l'erreur de confondre en un seul mot les deux notions ("und nun besteht der Irrtum darin, dass beides miteinander verwechselt sind", Kant, o.c.).
  • La notion d'auteur revient à l'ordre du jour, retrouvant des situations connues autrefois par les oeuvres pour le papier (cf. l'illustration par Roger Chartier dans Cardenio entre Cervantès et Shakespeare. Histoire d'une pièce perdue).
Note bibliographique
Kant (Immanuel), "Was ist ein Buch", in Die Metaphysik der Sitten, 1797, (je ne trouve pas de traduction française en librairie !).  En allemand et en gothique
Benoit (Jocelyn), "Qu'est-ce qu'un livre", Textes de Kant et Fichte, PUF Quadrige, 1995
Foucault (Michel), "Qu'est qu'un auteur", 1969, Dits et écrits 1, Gallimard Quarto, pp. 817-849
Leibniz (Gottfried, Whilelm), Essais de Théodycée, 1710, Editions GF-Fammarion, 1969
Chartier (Roger), "Qu'est-ce qu'un livre ?", Les Cahiers de la Librairie, N°7, janvier 2009
Chartier (Roger), Cardenio entre Cervantès et Shakespeare. Histoire d'une pièce perdue, Gallimard, 2011
Macherey (Pierre), "Qu'est-ce qu'un livre", Université de Lille, novembre 2003

.

dimanche 13 juin 2010

La Chine des enfants uniques

.
Gladys Chicharro, Le fardeau des petits empereurs. Une génération d'enfants uniques en Chine, 317 p., publié par la  Société d'ethnologie (Nanterre, 2010).

Les ouvrages sur la Chine actuelle sont rarement basés sur des travaux d'enquête. Ceux qui existent sont noyés dans le tohu-bohu des essais de "spécialistes en généralités", journalistes de passages, touristes présomptueux, voyageurs omniscients... Rompant avec tout cela, cet ouvrage expose le travail d'une ethnologue qui s'est installée pour des mois dans la vie quotidienne de l'éducation chinoise, au milieu des parents, des enseignants, de l'administration scolaire, des élèves. Ethnologue sinisante, bien sûr : insistons car cela ne va pas de soi !
Le coeur du livre est l'éducation chinoise qui, dans son évolution récente, mêle, à doses variables, des principes issus du confucianisme, du maoïsme et du libéralisme capitaliste. A les observer, et surtout les vivre, ces catégories de la "pensée chinoise" apparaissent moins étanches, moins simplement contradictoires que ne l'énoncent les slogans passés. L'auteur se livre à une analyse fine de leur entre-choc et révèle leur suprenante compatibilité : c'est le premier bénéfice du travail quotidien sur le "terrain" que de dialectiser les grandes affirmations théoriques. L'ethnologie dé-simplifie, dé-prophétise. 

Gladys Chicharro démonte et expose minutieusement le fonctionnement de l'éducation scolaire et parentale chinoise actuelle. Son point de vue, son angle d'observation, revendiqué, maîtrisé, ce sont les effets de la politique démographique de l'enfant unique, lancée en 1979 par le gouvernement de Deng Xiaoping. L'enfant unique est devenu le "petit empereur" (小皇帝) de sa famille, dont il altère valeurs et rôles traditionnels, aussi bien ceux issus de la Révolution communiste que ceux hérités de plusieurs siècles de confucianisme. Les capacités de socialisation des enfants sont également affectées, de même que la place et la personnalité des filles (uniques) : le livre fourmille d'analyses concrètes des systèmes relationnels (jeux, rencontres, dons, etc.).

L'approche de la didactique scolaire de la langue chinoise est féconde et suggestive. L'auteur analyse les effets de la culture numérique des nouvelles générations sur la langue et les pratiques traditionnelles d'écriture : effets de la généralisation du clavier, effets de la messagerie instantanée (QQ principalement). Et l'on voit la culture numérique coexister avec la culture calligraphique traditionnelle : pour quelle synthèse nouvelle ? Cette partie consacrée aux aspects cruciaux de la numérisation des cultures est trop brève. De même que manquent, de notre point de vue, des analyses homologues sur la place de la télévision, les usages de la téléphonie et de la presse dans la vie de ces enfants et adolescents.
La relation entre l'éducation élémentaire et la compétence langagière indispensable à la compréhension des médias est abordée : 2 500 caractères sont consiérés comme nécessaires pour accéder à la lecture de 98% de la presse chinoise. Que sait-on, en France ou aux Etats-Unis, de la relation entre compétence langagière et consommation de médias ? On "oublie" volontiers la part de la variable scolaire (capital linguistique, culture générale) dans l'explication du déclin de la presse. D'un déficit langagier, on ne se débarasse pas d'une subvention, et encore moins au moyen d'opérations de type "presse à l'école". Les effets n'ont pas fini de s'en faire sentir.

Ce travail de recherche est exposé clairement. L'auteur n'hésite pas à expliquer les expressions chinoises (en caractères chinois et en pinyin) quand cela est indispensable à la compréhension. Les principales citations et les verbatims d'illustration sont donnés dans les deux langues. La documentation pointilleuse des affirmations n'altère pas le plaisir de lire, au contraire.

Au terme de la lecture, on ne peut manquer de comparer l'éducation élémentaire en Chine, aux Etats-Unis et en France. Le travail scolaire paraît plus rigoureux en Chine, plus volontaire, plus exigeant alors qu'en France comme aux Etats-Unis, il semble que l'on ait baissé les bras, laissant tanguer l'école "du peuple" au gré des pressions familiales, des modes commerciales, des démagogies électorales du moment. Le statut des enseignants chinois ("maîtres à vie / pour la vie", 做一辈子的老师) semble plus élevé en Chine, fort de plus de respect et de plus de proximité aussi. On pense à Camus et à l'hommage qu'il rendit à son instituteur à l'occasion de son prix Nobel.
Ce comparatisme spontané est sûrement mal instruit, mais il est inévitable. Alors, autant le baliser, l'anticiper : cela manque aussi. Ce sont les contreparties d'un ouvrage de qualité que de provoquer des frustrations ! Si l'on doit lire un livre sur la Chine contemporaine, c'est celui-ci. Car, en plus d'une ouverture sans préjugé sur la Chine, il invite à réfléchir aux méthodologies "quali" nécessaires pour approcher toute culture quotidienne, familiale : réflexion épistémologique que l'on conduit rarement à son terme à propos de la connaissance de l'usage quotidien des médias.
.

lundi 31 mai 2010

Publier Molière, coordonner papier et numérique

.
Molière, Oeuvres complètes, Gallimard, 2010, 130 €
Tome 1, 1600 pages, chronologie 1594-1668
Tome 2, 1758 pages, chronologie 1668-1819

Gallimard a publié une édition nouvelle des oeuvres de Molière dans la collection de La Pléiade (2 tomes, avec une introduction de Georges Forestier). En même temps, paraît l'Album Molière chez le même éditeur.

Cette édition savante et luxueuse s'accompagne d'un site Internet, Molière 21. L'ensemble vise l'optimisation de la publication, l'organisation des complémentarités papier / numérique, texte / iconographie. Edition mixte, parfaitement coordonnée : cinq ans de travail pour deux professeurs de Paris IV, Georges Forestier et Claude Bourqui, et une subvention de l'ANR (Agence Nationale de la Recherche).

Le site comprend :
  • une base de données intertextuelles permettant de replacer le texte de Molière dans son contexte, dans son temps, ses discussions, ses allusions, sa langue. L'explication du texte de Molière en sera désormais plus aisée, plus précise, plus certaine. De plus, des renvois sont effectués vers le site tout Molière qui présente les oeuvres complètes.
  • un outil de visualisation des variantes textuelles traitant de trois pièces (Dom Juan, L'Ecole des maris, Le Malade imaginaire).
  • un ensemble documentaire sur la réception des oeuvres de Molière par la presse, les "gazetiers" de l'époque 1659-1674 (compte-rendus).
Cet ensemble éditorial et scientifique transforme les outils d'analyse littéraire et en enrichit considérablement la panoplie. La répartition des rôles est conçue d'emblée, les supports coordonnés au lieu d'être concurrents et redondants. A l'édition papier se voient réservées certaines fonctionnalités de lecture (du Pléiade aux "classiques" scolaires), à l'édition sur le Web des fonctionnalités de comparaison, de documentation, de consultation.
Cette révolution éditoriale qu'illustre ce remarquable travail touchera les enseignants, les chercheurs, historiens et linguistes, les acteurs, les metteurs en scène...tous les amateurs et les professionnels de Molière.
A terme, toutes les oeuvres classiques devront sur cette opération de modernisation. Elles y gagneront en commodité, en rigueur, en clarté. Cette évolution ne manquera pas d'entraîner dans son sillage les outils didactiques. Qui sait ? Elle pourrait même provoquer un début de changement dans des pratiques scolaires qu'aucune "réforme" n'atteint jamais.

Cette nouvelle édition a pour effet de décaper la perception de Molière dont la réception en France a été biaisée par une accumulation de lectures, scolaires notamment, voulant à tout prix "républicaniser" Molière et en faire un auteur populaire. De ce travail ressort au contraire un Molière mondain, parfaitement en phase avec l'aristocratie de son temps, avec ses goûts et surtout avec ses dégoûts, en un mot, avec sa culture. Grâce à cette édition, on saisit un Molière gestionnaire, attentif à son public, montant pragmatiquement ses spectacles avec ballets, musique, etc. Un Molière entrepreneur que la littérature avait "oublié", un Molière servant la classe qui l'a aussi très bien servi. Et reconnaître cela n'affecte en rien la reconnaissance de tous les talents de Molière et de leur efficacité au-delà de son siècle et, relativement, au-delà de la classe qui l'a mis sur le devant de la scène.
Subsiste, comme le remarquait Marx à propos de l'art et de l'épopée grecs, la difficulté  de comprendre que le plaisir du texte et de la scène de Molière dure encore et apparaisse même, aujourd'hui encore, comme un modèle inaccessible ("unerreichbare Muster"). Difficulté de comprendre qui affirme les limites de l'analyse qui lie mécaniquement une oeuvre et la formation sociale où elle est apparue.

Références
Karl Marx, Einleitung zur Kritik der Politische Ökonomie, 1857, (Introduction à la critique de l'économie politique).
Florence Dupont, "Molière : quand l'érudition sert une subversion subtile", in Agenda de la pensée contemporaine, N°19, hiver 2010.

jeudi 27 mai 2010

Fantômette aux mille ruses

.
Au Marché du Livre ancien et d'occasion du Parc Georges Brassens (rue Brancion, Paris XV), j'ai trouvé des "Fantômettes". Et je suis retombé dans l'enfance de nos enfants. Nostalgie de cette Fantômette "aux mille ruses" ("polumétis"), comme Ulysse. Fantômette tient à la fois de James Bond, de McGyver et de Wonder Woman. La panoplie de Fantômette s'est vendue dans les magasins de jouets, entre celle de l'infirmière et celle du magicien. Image positive et féministe du féminin.

Les romans de Georges Chaulet (52 titres dans la Nouvelle Bibliothèque Rose, le premier publié en 1961) ont connu un grand succès, plus d'un million d'exemplaires vendus. Fantômette ira, plus tard, à la télé pour une série diffusée par France 3 et Canal J (1992) puis une série animée (mêmes chaînes, 2000). Les livres seront traduits en espagnol, en chinois, en russe, en japonais, en turc, en portugais.

Fantômette est maintenant sur Internet, bien sûr : une page perso (Mille Pompons), bien conçue et réalisée, couvre diverses facettes du mythe. Il y a aussi Génération Fantômette complet, mais sans l'enchantement. Hachette, l'éditeur historique, ne propose rien (me semble-t-il). Dommage. Internet, l'iPad peuvent-il ressusciter Fantômette ? Ou bien appartient-elle à son temps, avec son complice Oeil de Lynx, journaliste à France Flash, avec Ficelle et Boulotte, définitivement prisonniers de la couverture cartonnée rose et des illustrations qui ont fait rêver des générations de très jeunes filles. Faudrait-il repenser Fantômette, Super Woman en Converses, avec son portable, textant, googlant les vilains sur Internet, communiquant avec ses amis sur les messageries ?

"Fantômette et la télévision" ? Le livre est publié en 1966-67. Années fatidiques pour ce média : c'était l'année de la télé en couleur, l'année où l'équipement télé des ouvriers rattrapa celui des "cadres supérieurs et professions libérales", c'était aussi la dernière année sans publicité... Dans ce roman, Fantômette est l'héroïne d'une série qui lui est consacrée et dont le livre raconte le tournage... mais dont elle n'est pas l'actrice qui joue son rôle. Compliqué ! Tout autant que L'illusion comique !

Allons, Muse, c'est la fille aux mille tours qu'il faut nous dire...
.

mardi 18 mai 2010

Pierre Boulez à voie nue

.
Encore un livre qui n'est plus tout à fait un livre et qui, avec ses CD, énonce le besoin d'un support plus approprié (la tablette, par exemple). Véronique Puchala (éditions Symétrie) a réalisé en 2005 avec Pierre Boulez cinq émissions de trente minutes chacune, diffusées sur France Culture. Voici le prolongement de ces entretiens : un livre, 2 CD.

Depuis les années 1960, Pierre Boulez n'a cessé de faire "penser la musique" mais aussi, en chemin, de bousculer la pédagogie, la communication, de provoquer l'innovation. Pour que la musique pense et qu'on la pense. Depuis ses débuts, Pierre Boulez est sensible et sensibilise à la transformation de l'univers sonore et de la perception par l'électronique et ses "machines" (l'intervention de l'illimité et du mesurable). On lui doit l'IRCAM où s'effectuent recherches et expérimentation sur la musique, l'acoustique. On lui doit aussi l'Ensemble Intercontemporain.

Pierre Boulez, comme compositeur et chef d'orchestre, a été sans cesse confronté à la dialectique de l'innovation (écrire des oeuvres nouvelles, diriger des créations) et de la tradition (jouer les oeuvres achevées, classiques, les rafraîchir, les désengluer de leur tradition). Tous ces problèmes sont aussi ceux que rencontre le travail des médias. La proximité de la réflexion boulézienne avec les problèmes rencontrés pour faire "penser les médias" est frappante.

Le discours de Pierre Boulez qui désoriente et désenclave, par ses références, son irrévérence intraitable qui mérite le respect, est une invitation constante à inventer, à comprendre et gérer la modernité, à concilier la rigueur et la création. Discours et pratiques décapants, qu'il s'agisse du rituel du concert (impératif de liberté) ou de la relation aux maîtres et professeurs (impératif d'égalité). Et puis une passion de la précision et de l'intuition.
Lire Boulez, l'écouter c'est se donner une occasion de réfléchir, et peut être ensuite de revenir à son oeuvre, ses écrits nombreux, ses enregistrements et ses oeuvres. Après ce livre/CD on l'entendra mieux, on l'écoutera. Dommage que l'on n'ait pas un DVD, illustrant la réflexion de Boulez sur le geste dans la communication avec l'orchestre. Mais on peut voir beaucoup de Boulez sur YouTube. Regardez le, par exemple, écoutez le expliquer et diriger "Sur Incises". L'iPad et d'autres supports électroniques peuvent livrer et relier tous ces documents tellement mieux que les "livres" de papier.

.

dimanche 9 mai 2010

Aragon et l'art moderne, roman


.
L'Adresse Musée de la Poste (quel nom !) expose des tableaux, des objets et documents ayant appartenu à Louis Aragon, poète surréaliste, romancier communiste, fondateur de l'hebdomadaire  littéraire "Les Lettres Françaises" (1941-1972). Certains des éléments exposés se trouvaient dans l'appartement ou dans la maison du couple Elsa Triolet / Louis Aragon. Ces oeuvres (150) ponctuent presque un siècle d'histoire littéraire et artistique, d'histoire politique aussi. Aragon, qui s'est souvent égaré politiquement (mais fut résistant et anti-colonialiste), ne s'est pas trompé quand il s'agissait de peinture. Braque (il achète "Le Grand nu" en 1922, que l'Etat bradait alors comme "bien ennemi" !), Delaunay, Klee, Matisse, Picasso, Chagall, Giacometti, Duchamp, Léger, Man Ray, Max Ernst, entre autres. Quelle collection !

Aragon comme Apollinaire, comme beaucoup de surréalistes, était sensible à la poésie du décor urbain auquel contribuaient la publicité, les commerces, les transports ; en témoignent ici deux tableaux de cette exposition, peu connus  : "Cinémonde", tableau d'Adolph Hoffmeister (1965, un collage avec nom de marques, tickets de métro, etc.) et celui de Bernard Moninot, "Station service" (1972) où Aragon percevait "une figuration du silence" et que l'on placerait volontiers sur l'autoroute de Edward Hopper (Four Lane Road).

Entremêler peinture, roman, poésie et théâtre, photographie a été l'ambition esthétique d'Aragon. "Henri Matisse, roman" témoigne dans son objet, et plus encore dans sa forme, de cette ambition. Cette exposition, fidèle à cette ambition, est aussi un roman.
Le musée s'est mis au numérique, accueille les visiteurs d'un écran plasma et propose des liens à ses clients sur Internet, sur Facebook.
Une campagne publicitaire classique, tout papier, est affichée dans les couloirs du métro, invitant les voyageurs à visiter l'exposition. Mais on se prend à rêver qu'une telle campagne, autrement conçue pour ce nouveau support, élégant, dynamique, s'empare des mobiliers numériques que Métrobus installe actuellement dans le métro. Il est temps que le "musée imaginaire" prenne le métro.
.

dimanche 2 mai 2010

Les voix de Jean Ferrat

.
La mort de Jean Tenenbaum, alias Jean Ferrat, a retenu l'attention de la presse. Retentissement inattendu. Des articles dans Le Parisien, la une de Paris Match (850 000 exemplaires), un hors-série de L'Humanité avec le DVD d'une émission de Denise Glaser diffusée en 1971 (N.B. à voir comme trace éloquente de l'évolution des émissions de variété). Pourquoi ce succès médiatique d'un chanteur qui ne faisait plus de scène depuis 1973 ? Peut-on soupçonner sous cette popularité médiatique l'oeuvre de forces que n'expriment pas les procédures électorales ? Que disent de souterrain ces "plébiscites" populaires exprimés pour Michael Jackson, Jean Ferrat ou Johnny Hallyday, qui ne se saurait se dire par d'autres voies ? 

Dans la popularité discrète de Jean Ferrat se dessine une France qui n'a plus guère d'occasions politiques de [se] manifester, qui a perdu ses relais ; "sa" France ("Ma France") se tient évidemment loin de la "Douce France" que Trénet chantait en 1943 dans un Paris tenu par les nazis et leurs collabos. La France que revendique Ferrat est celle de Robespierre, de la Commune, du Chant des Partisans, du "vieil Hugo", symboles que se disputent des politiciens aujourd'hui. Patrimoine culturel aussi.
Les chansons de Ferrat énoncent un engagement personnel de mauvaise humeur, révolté et conservateur, loin des "multinationales", loin des people ("Ma Môme", chanson reprise par Godard dans "Vivre sa vie")un peu écolo, un peu communiste et un tout petit peu antistalinien, un peu Drucker et un peu Pivot... Beaucoup de nostalgies et de doutes aussi, difficiles : "La Montagne" ou encore la chanson féministe et tendre de "La Vieille dame indigne" (film de René Allio, 1965, d'après "Die Unwürdige Greisin", une nouvelle de Bertolt Brecht), "On ne voit pas le temps passer".
La France de Ferrat est aussi celle d'Aragon, des "Gitans", celle de "Nuit et Brouillard" (1963) - le père de Jean Ferrat a été assassiné à Auschwitz. Cette chanson sur les camps sera "déconseillée" à l'époque par le directeur de la radio et de la télévision d'Etat (ORTF). "Douce France" ! Ce ne sera pas la seule chanson censurée (cf. la liste établie par Le Nouvel Observateur).
Toutes ces voix composent une polyphonie politique, qui ne trouve pas son expression politicienne, et que trahit et déséquilibre nécessairement chacune de ses voix séparément. "Toutes ces voix se multiplient pour n'en plus faire qu'une..."


Les médias à l'occasion d'un événement (décès, anniversaire, accident) organisent une consultation électorale involontaire, impromptue, non intrusive, hors institution, non contrôlée, dont les élus n'ont pas été candidats. La science politique devrait prêter attention à ces voix de traverse, hors de portée des doxosophes et de la définition autorisée du politique, mais portées par le marketing des médias.


Confirmation : en août 2010, Paris Match fait à nouveau sa Une sur Jean Ferrat (cf. supra).

samedi 24 avril 2010

Newspaper Blackout. Poésie en noir et blancs

.
Newspaper Blackout de Austin Kleon est un livre de poèmes.
L'art poétique de l'auteur consiste à prendre une page de journal sur le net, à l'imprimer puis à passer au marqueur noir tous les mots qu'il rejette ; le poème sera fait des mots épargnés, dans l'ordre de la mise en page du journal. La disposition spatiale des mots, leur police, l'espace entre les mots et groupes de mots contribuent à former l'image globale du poème. Les "blancs", qui font le silence du poème chez Mallarmé, sont ici en noir, qui ne connote pas le silence, plutôt le bruit. Le poème semble s'évader du bruit.

On retrouve là des intuitions à l'oeuvre dans les collages, dans les démarches dadaïstes et surréalistes d'écriture travaillant toutes sortes d'objets imprimés (journaux, affiches, enseignes, cartes postales, etc.). On se souvient des Manifestes Dada et de la recette pour la composition aléatoire d'un poème à partir des mots d'un article de journal (1920) : "Pour faire un poème dadaïste / Prenez un journal / Prenez des ciseaux", etc. On peut penser aussi aux écritures automatiques (Les Champs magnétiques de Breton et Soupault), au frottage de Max Ernst, aux mots collés de Herta Müller (Die Blassen Herren mit den Mokkatassen).

La technique est séduisante, le résultat est parfois drôle, parfois inattendu, et parfois la poésie est au rendez-vous. Reste aussi cette idée que les médias constituent une immense réserve de mots d'où peut faire éruption la poésie.

dimanche 18 avril 2010

Les médias de la collaboration avec les nazis

..
Culture et médias sous l'Occupation. Des entreprises dans la France de Vichy, sous la direction de Agnès Callu, Patrick Eveno et Hervé Joly. Editions du CTHS, Paris, 2009, 398 p. (pas d'index, hélas !).

Ouvrage d'historiens spécialistes d'une période avec laquelle la culture politique française est mal à l'aise.
  • Histoire décomposée : le métier d'historien conduit à isoler les mutiples dimensions de la collaboration avec le nazisme. Cette décomposition, sorte de mise en silos bien séparés, si elle est techniquement nécessaire, tant pour la recherche que pour l'exposition, ne doit toutefois pas faire oublier que le fonctionnement de la radio, l'enrichissement des patrons de presse, le music-hall qui battait son plein, les théâtres jouant à guichets fermés sont indissociables de la torture qui se pratiquait à quelques rues de là, des trains de déportation, des rafles, des dénonciations et des camps à quelques centaines de kilomètres. Aussi, chacune des analyses de cet ouvrage devrait être précédée d'un signe rappelant que, en même temps... L'effet en serait plus juste et plus saisissant, le sens plus clair. L'ergonomie du livre papier ne le permet pas, le livre électronique le permettra sûrement.
  • Que reste-t-il de cette histoire, comme un refoulé, dans la culture des médias d'aujourd'hui ? Les auteurs n'abordent pas cette question, ce n'est pas leur métier. La question n'en reste pas moins ouverte... et la prise de conscience nécessaire.
De nombreux cas sont au sommaire de cet ouvrage collectif qui traite aussi des médias en France mais aussi en Allemagne nazie : les entreprises de presse (dont Bertelsmann), les éditions de livres et de disques, les galeries d'art, le cinéma (Pathé), la photographie, la SACEM, la radio, le spectacle (music-hall, Folies-Bergères, etc.), une étude sur la presse régionale à Bordeaux, etc. Diversité d'objets bienvenue pour dégager l'unité des comportements d'une France occupée à collaborer.

Retenons deux exemples parmi la vingtaine de cas traités dans l'ouvrage.
  • Le magazine illustré Signal (1940-1945), titre pan-européen déjà, avec photos et reportages, plurilingue, en couleur, qui diffuse à 800 000 exemplaires en France. Aurianne Cox s'attache à montrer l'efficacité de sa gestion et la modernité de son organisation qui a su se greffer sur l'organisation française (imprimerie, distribution). La modernité de la culture de gestion nazie est frappante, rappelant que la modernité, si aveuglément célébrée, est compatible avec les plus horribles systèmes politiques, qu'elle peut les renforcer et contribuer à leur succès. [Rappelons que le porte-parole de Ribbentrop, Paul Karl Schmidt (alias Paul Carell), qui dirigea Signal, collabora après guerre à divers grands titres de la presse allemande (Die Welt, Der Spiegel, Die Zeit, etc.) et, très étroitement, avec le groupe Axel Springer AG (cf. l'ouvrage de Wigbert Benz)].
  • Les médias constituaient un objectif stratégique pour l'armée allemande ; ils devaient participer au travail de dissimulation de la dominiation nazie, facilitant son acceptation. La collaboration culturelle fut importante, dans le domaine musical, littéraire, à la radio. Les vedettes de variétés (Maurice Chevalier, Tino Rossi, etc.) participeront à la radio nazie (Radio Paris). Charles Trenet, Mistinguette et Edith Piaf, bien payés, chanteront pour les ondes de Vichy. Giono et Sacha Guitry, Raimu, Simone de Beauvoir s'y font rémunérer. Et combien d'autres... ni leur carrière ni leur image n'en seront affectées après la guerre...
Sartre, qui fera jouer "Les Mouches" au théâtre en 1943, résumera la situation : "Me comprendra-t-on si je dis à la fois qu'elle [l'occupation] était à la fois intolérable et que nous nous en accommodions fort bien" (Situation III, cité p. 337).
De ces études méticuleuses, rigoureuses, il ressort que la collaboration, pour la majorité des médias, allait de soi et surtout sans dire. Il s'agissait de s'adapter au mieux, à tout prix, mais aussi de profiter, si possible, de la situation. D'ailleurs, après la défaite des nazis, beaucoup de ceux qui avaient fait tourner la machine médiatique de la collaboration ont gardé leur poste, comme si de rien n'était, rarement inquiètés. Et aux Folies Bergères, le public des militaires américains succéda sans transition aux militaires allemands. "Business as usual" aurait pu être la devise de la collaboration.
Livre désenchanteur.
.

dimanche 11 avril 2010

Contre les statistiques ethniques ?

.
Le titre de cet ouvrage, "Le Retour de la race" et son sous-titre ("Contre les statistiques ethniques") indiquent une prise de position hostile aux statistiques ethniques, identifiées comme un danger pour la société française. Une vingtaine de contributions sont réunies, rédigées à partir de leur spécialité académique par des universitaires. Toutes les disciplines qui comptent sont représentées : démographie, sociologie, droit, économie, statistique, anthropologie, géographie, histoire et gestion (ressources humaines). Manquent, hélas, des contributions des sciences du langage et des sciences des médias (marketing, notamment). 

Qu'allons nous faire dans cette galère statistique du "ressenti", de la "diversité", de la "discrimination", de l'"ethnicité", des "minorités"... demandent les auteurs. A quoi bon ? "Leurre politique", diversion, dépolitisation alors que si peu semble entrepris pour réduire les inégalités des chances indiscutables (économiques, scolaires, sociales) ?
La CNIL, prudente, s'en tient à soutenir la prise en compte, par le recensement et les enquêtes publiques, de la nationalité et des lieux de naissance des parents ; elle écarte "tout recours à des référentiels ethno-raciaux".

Il est courant aux Etats-Unis d'évoquer des variables ethniques à propos de la représentativité des panels servant aux opérations de mesure et de commercialisation de l'audience des médias. La question est à l'ordre du jour depuis des années ; elle occupe même régulièrement le devant de la scène politique au moment des élections présidentielles. Cf. les revendications du mouvement "Don't Count Us Out / Queremos Ser Contados" en 2004 à propos de Nielsen ou encore les procès intentés à l'institut d'études Arbitron, dont certains panels sont déclarés non représentatifs. Or la représentativité est jugée par rapport au recensement, lui-même discutable dans sa définition, ineffectuable, de "Hispanic" et d' "African-American", entre autres (cf. le débat en cours). Le MRC, qui audite la méthodologie des panels utilisées par les médias, se plaint quant à lui de la sous-utilisation de questionnaires bilingues pour le recrutement... Les statistiques ethniques sont-elles nécessairement fausses ?

Ceux qui travaillent dans le marketing, les médias et la publicité ont tout intérêt à suivre et animer ce débat. Imaginons, par exemple, les dégats, directs et indirects provoqués par ces notions "ethniques" une fois traduites en cibles et en affinité, une fois manipulées avec la diginité de concepts !
Le risque le plus grave que pourrait faire courir l'usage courant, et a fortiori professionnel de "statistiques ethniques" serait de rendre acceptables et légitimes des notions aux connotations racistes. Livre à débattre.
.

samedi 27 mars 2010

C'est beau une gare ?

.
"A la recherche des pas perdus" de Stéphanie Sauget est "une histoire des gares parisiennes" de 1837 à 1914 (301 p., bibliogr.). 
Le livre analyse l'arrivée du chemin de fer dans Paris et le rôle central que les gares jouent progressivement dans l'organisation et la culture de la ville. Calquées d'abord sur les installations portuaires (le vocabulaire en témoigne : quai, embarcadères, voies, débarcadères), les gares participent des grands travaux de la seconde moitié du 19e siècle et de l'installation de la société industrielle.



Creuset social, la gare devient le lieu des migrations alternantes : dès les années 1880, les gares gèrent de plus en plus de trajets, de plus en plus courts ; pour cela, sont mis en place des politiques tarifaires adaptées (abonnements annuels), des "trains ouvriers", etc. Les gares créent la banlieue et aménagent le territoire péri-urbain. Elles favorisent l'uniformisation des comportements urbains et accentuent la centralisation autour de Paris. Elles contribuent aux transformations de l'organisation du travail : ouverture des emplois aux femmes (1875), systématisation de l'encadrement et du contrôle (recours aux chiffres, à la comptabilisation pointilleuse du temps de présence) et sa contrepartie, syndicalisation, grèves.

Les gares seront des matrices de la modernisation urbaine, des lieux publics, des points de vente aussi où s'apprivoise et se transmet l'innovation technologique.
L'électricité pénètre le décor et la vie des gares : grues hydrauliques, horloges synchronisées, signalisation, aiguillages, éclairage, panneaux lumineux, escaliers mécaniques, tapis roulants pour les bagages... Il s'en suit une évolution globale de la sensibilité : cette évolution touche le régime lumineux ("scopique") sous l'effet de l'éclairage électrique, du mouvement, etc. Elle affecte également la sensibilité olfactive, sonore, haptique (vibrations).
La gare propage la "religion de l'heure". Les horaires, qu'impose la gestion des gares et des transports ferroviaires, modifient le rapport au temps, à la précision, à la ponctualité ce dont témoignent l'adoption du mot anglais stress, la stigmatisation de l'attente, des retards (salles d'attente). Pour suivre les chemins de fer, villes et régions se mettent toutes au temps de Paris (uniformisation par signal électrique à partir de 1849). Transport ferroviaire et télégraphe feront triompher le temps universel le 9 mars 1911.

L'auteur évoque le rôle indirect des gares dans le développement des médias. La culture de masse sur support papier, se développe dans le sillage des chemins de fer et des gares. C'est cette culture, vieille de plus d'un siècle, que la communication numérique bouscule aujourd'hui.
  • Le premier média de la gare, c'est le guide des chemins de fer qui se développe à la fin des années 1840, et dont le plus connu sera celui de Chaix, un horaire mensuel (96 pages, qui imite le Bradshaw anglais). 
  • Les bibliothèques de gare de Louis Hachette, dès 1852, sur le modèle de celles de W.H Smith à Londres, seront à l'origine d'un débat national sur l'accès au livre et à la lecture (les romans de Stendhal seront interdits à la vente dans les gares). "Littérature de gares", pour attendre le train, romans pour tuer le temps du voyage. 
  • Apparition d'une presse professionnelle (1868, Journal des gares, revue mensuelle des chemins de fer) aux connotations syndicales, détestée du patronat des chemins de fer. 
  • Le réseau ferroviaire est à l'origine de la presse quotidienne nationale de masse dès la fin du XIXe siècle. Les chemins de fer sont de grands annonceurs (dans l'affichage, la presse), ils constituent aussi un grand média hors des foyers (affichage longue durée).
Ce livre sensibilise aux effets sur la vie quotidienne des changements dans la communication. L'histoire des gares aide à percevoir tout ce qui est artificiel dans ce que nous considérons aujourd'hui comme naturel et qui ne s'est pas mis en place sans résistance, sans contestation.
Ce livre laisse aussi entrevoir tout le travail d'analyse média qui n'est pas encore fait ou qui n'est pas encore intégré et qui permettrait de percevoir les conséquences des médias numériques récents sur les habitudes intellectuelles, sur les comportements, sur le rapport au temps (le temps du téléphone, des horloges digitales, des agendas électroniques), sur la perception (cf. le rôle de la couleur, puis de la HD, de la 3D). Les "pas perdus" dans les gares ne sont pas perdus, ils sont l'un des cheminements par où s'inculque la modernité. La gare du XXIe siècle qui se met à l'heure numérique (écrans plats pour la communication commerciale, panneaux d'information des voyageurs, télévision dans les voitures, bornes interactives... ) à son tour jouera son rôle dans l'inculcation de la culture numérique (cf. "DOOH: Screens at Grand Central. NY NY").

Les artistes ont montré la révolution sensorielle et sociale que représentent les gares. "C'est beau une gare" dira Zola, à propos de la série de tableaux de Monet (1877), Théophile Gauthier y verra de nouvelles "cathédrales de l'humanité" (1868). Honegger fera entendre la musique des locomotives ("Pacific 231") dans un film d'Abel Gance ("La Roue", 1923). Décidément "voyant", Guillaume Apollinaire évoquera, dans "Zone", les "pauvres émigrants" dans le hall de la gare Saint-Lazare (1912, Alcools) qui dérangent les voyageurs... Les artistes ne cesseront de faire voir des gares. Et de raconter les vies qui s'y font, s'y défont : "La Bête humaine" (1890, publié par Zola en feuilleton dans La Vie Populaire), "Les Soeurs Vatard" de Huysmans (1879), "Antoine Bloyé" (Paul Nizan, 1933)...


.

jeudi 25 mars 2010

Du côté de Proust

.
Encore une lecture de prose au théâtre. Au Théâtre La Bruyère à Paris (TLB), on lit Proust. Des "instants choisis", bien choisis pour faciliter une performance d'acteurs, bien choisis pour faire aimer Proust, donner envie de le lire, relire, silencieusement, seul.

Proust passe superbement le test de l'oralisation, cette théâtralisation minimaliste où l'on regarde l'acteur lire, assis sur une chaise. Les fameuses longues phrases trouvent une respiration juste. L'humour est mis en évidence, sans exagération. La finesse des analyses de Proust, leur subtilité, leur férocité s'imposent. Certains soirs, Marie-France Pisier lit, ironique et belle comme jamais. Proust lui va bien, elle le sert parfaitement

Les Editions Thélème qui publient des audio-livres sont les partenaires logiques de ces lectures. Leur catalogue philosophie et littérature est fourni. D'ailleurs, elles publient un coffret Proust : 111 CD pour "A la recherche du temps perdu". Elles ont également un catalogue Jeunesse - Rouge et Or (Victor Hugo, Daniel Defoe, Jack London, Théophile Gauthier, etc.).

Retour de l'oral. Comme au temps des lectures publiques de romans, souvent par les auteurs eux-mêmes (cf. par exemple les très nombreuses "readings" de Charles Dickens), ou en présence des auteurs (Les "Mémoires" de Chateaubriand lues en 1834 dans le salon de Madame Récamier). L'auditeur d'une lecture et le lecteur silencieux se trouvent dans des positions différentes. Tout ouïe, l'auditeur, aveugle, n'anticipe pas le texte, ne voit pas la ponctuation ; pour lui, les mots ne sont plus dans l'espace, sous les yeux mais dans la durée ; il suit, ne peut relire, s'arrêter sur un mot, réfléchir : il n'a pas la main, il est au concert. Pour l'acteur lecteur, le texte est partition, il en détache toutes les notes, respecte les durées, les silences, le rythme ; il joue "juste" des mots que la lecture silencieuse "prononce" souvent "faux", estropie parfois (cf. le "Verlesen" de Freud). L'acteur lit la prose comme des vers  ; ce que disait Mallarmé : "que vers, il y a sitôt que s'accentue la diction, rythme dès que style" ("Crise de vers").
La vitesse a sa place dans cet écart des lectures. La lecture orale débite 9 000 mots / heure, soit deux à trois fois moins que la lecture silencieuse. En anglais, on compte 250 à 300 mots / minute pour la lecture silencieuse, 150 seulement pour un audio-livre. Et c'est sans doute encore un peu moins pour la lecture au théâtre, où le lecteur est aussi acteur, usant des gestes, mimiques, pauses.
.

jeudi 18 mars 2010

Du magazine aux magasins

.
Marie-Pierre Cueff, Du Magazine au Magazin. Maîtriser la mesure de l'efficacité publicitaire, éditions Mathoine, 2009, 203 p., Index, annexes

Le sous-titre énonce l'intention de l'ouvrage Marie-Pierre Cueff a rédigé un manuel d'utilisation publicitaire de la presse dont la clarté et le didactisme doivent beaucoup à son expérience professionnelle (L'ExpressLe Parisien, Mondadori).

La première partie est consacrée à la mesure de la presse : diffusion et audience. Description serrée, pointant la plupart des objets de débats, ne reculant pas devant des aspects parfois difficiles à vulgariser comme la probabilisation pour le média planning.
La seconde partie concerne les différentes modalités de la mesure de l'efficacité. Enfin, l'ouvrage traite des panels de consommateurs et de distributeurs.
Les annexes sont toutes utiles et utilisables. Table des matières limpide. Ce manuel sera bienvenu pour les étudiants (marketing, communication, publicité) mais aussi pour les stagiaires et les chargé(e)s d'études débutants en régie publicitaire ou en agence média. Il permettra aussi aux professionnels entrant dans les médias par Internet de mieux comprendre les fondations analogiques de la presse (legacy) et sa difficultueuse mutation numérique. La méthodologie et l'utilisation des audits du CESP mériteraient un développement.

Ce manuel présente deux limites. Tout d'abord, celle, inévitable, qui tient à l'évolution rapide de l'industrie publicitaire, et à sa transformation numérique galopante (analytics, écrans, DOOH, smartphone, eye tracking, e-commerce, etc.).
Ensuite, l'auteur a choisi de s'en tenir strictement au support papier et elle remplit ses objectifs. On peut, bien sûr, regretter que ne soit pas couverte l'approche globale des marques de presse pour le média planning, alors que le numérique représente une partie croissante des audiences totales de la presse magazine... Mais ceci ne retire rien aux qualités d'outil de travail de cet ouvrage pour l'utilisation publicitaire de la presse papier. L'annonceur, qui, rappelons-le, finance l'essentiel de la presse magazine, s'intéresse d'abord à des résultats indiscutables, mesurables : les ventes des produits en magasins. Où tout se joue, avec le packaging, le merchandising et la visibilité en linéaire. Comment apprécier la part de la presse magazine dans les ventes, d'autant que d'autres médias interviennent, la radio, la télévision, etc. Et puis la presse magazine est surtout un média d'image, donc d'image de marque. Efficacité rarement immédiate, difficile à mesurer.

.

dimanche 14 mars 2010

Le peuple des livres et l'imprimerie d'ouvrages en yiddish

.
Jean Baumgarten, Le peuple des livres. Les ouvrages populaires dans la société ashkénaze 16e-18e siècle, Paris, Albin Michel, 570 p. Bibliogr. Index, 25 €

Les premiers livres imprimés de la culture juive sont d'abord des livres en hébreu, conçus pour les lecteurs savants ; les incunables (ouvrages de l'imprimerie débutante, 15e siècle) sont donc en hébreu. Ensuite, seulement, l'imprimerie touche progressivement les publications en yiddish, langue populaire (comme l'allemand ou le français étaient les langues vulgaires du latin, langue savante).
Analysant le développement de l'impression d'ouvrages en yiddish, Jean Baumgarten expose dans le détail la fabrication de ces ouvrages et, en marche, ce qui se passe quand une culture populaire européenne passe de l'oral à l'écrit. Le travail d'édition réunit de nombreuses collaborations et métiers d'écritures : traductions, compilations d'anthologies, réécritures (à partir de textes originaux en hébreu), adaptations, ajouts de commentaires... Il s'agit certes d'améliorer le texte mais surtout de l'adapter, par des variantes, aux diverses aires de diffusion géographiques européennes, aux divers lectorats. Les imprimeurs pratiquent donc un marketing, plus ou moins tacite, de segmentation et de ciblage.

On y voit à l'oeuvre toutes sortes d'auteurs agrégateurs, copiant des textes, y mêlant leurs propres commentaires. Certains seront accusés de plagiat : Jean Baumgarten évoque la remise en question de la notion d'auteur au profit de celle - non moins confuse - de "passeur" (p. 50). Mais comment dégager l'originalité d'un contenu qui fait l'auctor et le distingue comme tel Des problèmes émergent alors que l'on retrouve avec l'édition sur le Web, problèmes embarrassants, loin d'être réglés par le droit actuel : propriété intellectuelle, droit moral et patrimonial.
Les ouvrages de vulgarisation trouvent leur marché et leurs lecteurs en mettant à la portée de ceux qui sont moins instruits, et notamment les femmes (frume vayber), des textes édifiants pour compléter la parasha de la semaine, à lire pour l'étude pendant shabbat. Textes rendus accessibles à ceux qui ne lisaient pas, ou mal, l'hébreu, aux personnes humbles (gemeyne volk), "culture des pauvres". Jean Baumagarten évoque notemment "Le Commentaire sur la Torah" ("Tseenah Ureenah", "Sortez et regardez") qui a connu 250 éditions depuis sa première publication en Pologne, vers 1610. Cet ouvrage, traduit en français par Jean Baumgarten, est désormais aaccessible en livre de poche (Editions Verdier, 1 000 p., 24,8 €). La préface du traducteur, remarquable, souligne la structure originale de cet ouvrage, structure orale, qui semble un montage hétérogène : l'auteur, prêcheur itinérant (maggid), compose son texte, le découpe et le monte selon le rythme hebdomadaire de la parasha.
Circulation dans toute l'Europe de la main d'oeuvre compétente, éditions au format de poche, plus commodes pour les pauvres, pour les voyageurs (portables), finesse des modèles d'affaires : le travail de Jean Baumgarten démonte et montre dans toute sa complexité, l'économie du livre qui a permis la formation et la diffusion de ce capital culturel en yiddish.

On y entrevoit aussi un marketing naissant : par exemple, à la fin d'un livre pieux (1712), comme il reste quelques pages blanches, un auteur publie un conte, en teasing pour annoncer la publication prochaine d'un volume complet de tels contes (p. 59). La page de titre comporte parfois des éléments de marketing et d'autopromotion.
Des normes de lisibilité propres au livre imprimé se dégagent qui l'émancipent progressivement du manuscrit (codex) et de l'incunable. Le chapitre 3 décrit le rôle de la stabilisation des normes de production du texte facilitant la mémorisation, l'autodidaxie. Ce "conditionnement mental", l'efficacité de cette inculcation résultent d'une relation dialectique entre régularité et règles, entre imprimerie et normes religieuses, entre composition et lectures. Plus loin, l'auteur décrit la progression de la lecture individuelle, solitaire, mettant le lecteur hors de portée des érudits et des maîtres, lorsque la culture passe d'une lecture oralisée, socialisée, contrôlable, à une lecture silencieuse et autonome (p. 510). Un habitus nouveau et un partage du savoir différent se mettent en place.

Cet ouvrage érudit fait connaître un grand pan de l'histoire des médias dont les problématiques recoupent nombre de celles que nous rencontrons aujourd'hui : format et portabilité (cf. tablettes, smartphones, ebooks), choix des caractères pour la micro-lisibilité (polices de caractères, lettrines, balisages), organisation du rythme visuel de la page selon les types et la hiérarchie des objets à lire (texte, prières, commentaires, explications), rôles du paratexte scripto-visuel (péritextes, lexiques, illustrations à fin didactique). Toutes ces stratégies textuelles qu'Internet est encore bien loin de dominer (usability).
Signalons encore le chapitre 15 sur la censure. Interdiction, confiscation, brûlements... On brûlera - déjà ! - des livres de culture juive sans que les populations européennes s'en offusquent, témoignage lugubre d'une acceptabilité criminelle en cours de constitution.

Beaucoup des observations média effectuées par l'auteur recoupent celles déjà rencontrées dans l'étude de l'imprimerie des ouvrages chrétiens, dans l'histoire du passage du latin aux langues vulgaires (beaucoup d'imprimeurs, juifs ou chrétiens, travaillaient d'ailleurs ensemble à l'impression des deux types d'ouvrages). La "galaxie Gutenberg" était amputée ; avec l'ouvrage de Jean Baumgarten, le tableau du passage des cultures manuscrites et orales européennes à des cultures d'imprimés avec leurs livres innombrables et leurs lectures silencieuses est désormais plus complet.
On perçoit à cette occasion tout ce que manque la transmission scolaire de l'histoire des cultures de l'Europe moderne, de la Renaissance aux Lumières (Haskala). Il faut mettre à jour les manuels européens d'histoire !
.

jeudi 4 mars 2010

Lettres croisées de Jérôme et Augustin

.
Voici les lettres croisées de deux éminents théologiens chrétiens, Pères et Docteurs de l'Eglise, échangées à la fin du quatrième siècle de notre ère (394-419). Edition bilingue (latin / français), traduction et annotation par Carole Fry.
Bien sûr, il ne s'agit pas ici de commenter les débats théologiques qui constituent le coeur de ces échanges épistolaires, mais d'observer, guidé par l'introduction de Carole Fry, ce que cette longue et lente correspondance révèle du courrier, de sa culture et de son histoire. La lettre est l'un des médias majeurs de cette époque romaine ; le décalage historique, en dépaysant, fait voir les transformations subies par ce média depuis une quinzaine de siècles, transformations invisibles lorsque l'on s'en tient à de brèves périodes d'observation. Pour situer l'écart à la norme de la correspondance des deux célèbres théologiens, l'auteur publie en annexes quelques pages consacrées aux usages épistolaires extraites d'un manuel de rhétorique de l'époque, rédigé par Caius Iulius Victor. Par bien des aspects, sauf la longueur des missives, cette correspondance suit les usages courants de l'époque.



  • Les lettres sont dictées, dites d'abord. Par conséquent, l'écriture, l'invention, la rhétorique suivent d'abord une logique orale ; elles ne sont pas manuscrites par l'auteur (olographes) mais par un secrétaire. L'auteur, au mieux, ajoute quelques mots de sa main à la fin de la lettre en la signant pour l'authentifier. La dictée et la lecture à voix haute par un tiers sont la règle, surtout pour des auteurs âgés qui ont mauvaise vue. 
    • Voilà qui renvoie aux applications et logiciels permettant de dicter sur un ordinateur ou un téléphone, de faire lire des textes à voix haute sur un ebook...
  • Le latin de cette époque, et de ces deux auteurs, est une langue de distinction, presque ésotérique, volontairement non populaire : "si les textes latins sont difficiles à comprendre, c'est qu'ils ont été conçus pour l'être", souligne Carole Fry. 
    • Quel est l'équivalent de ce latin, aujourd'hui ? Qu'est-ce qui assure, dans l'univers numérisé, cette fonction langagière de distinction, de séparation socio-linguistique ?
  • La lettre est souvent lue en chemin par des lecteurs imprévus, indiscrets parfois, qui s'intercalent entre l'auteur et son destinataire au cours des différentes étapes de l'acheminement. L'intimité du courrier n'est pas assurée, auteurs et destinataires le savent et en tiennent compte. La lettre peut être non seulement lue mais aussi copiée et recopiée, et ceci d'autant plus que la lettre est longue et peut être assimilée à un traité (libellus). Le sachant, l'auteur écrit aussi pour ces destinataires clandestins, au-delà de la cible à qui la lettre est adressée (exemplaria). La notion de correspondance privée est relative : quand le destinataire reçoit sa lettre beaucoup l'ont déjà lue avant lui, ont créé du buzz, parfois souhaité et bienvenu, parfois hostile. 
    • De la même manière, Internet est un lieu de correspondance publique souvent asymétrique (blogs, commentaires, mur de Facebook, etc.) où se redessine la notion de communication privée.
  • La mise en page (colométrie) joue un rôle dans la lecture des lettres manuscrites. La lettre est mise en page par le secrétaire, selon des standards précis formateurs d'habitudes de lectures. 
    • Les travaux de eyetracking et d'ergonomie visuelle dans le e-mailing commercial cherchent à repérer les stratégies de lecture.
  • Le temps épistolaire de cette époque n'est pas le nôtre. Le transport de la lettre est approximatif, assuré par des messagers parfois peu scrupuleux, dans des conditions difficiles (naufrages, vols) ; aussi, le temps séparant l'envoi d'un courrier de sa réception peut être très long. En cours de route, les lettres peuvent être perdues, modifiées (falsifiées), détournées pour un temps de leur destination. Ainsi, la lettre N°102 mettra deux ans pour atteindre Augustin à Hippone, port romain en pays Berbère, (aujourd'hui Annaba, Algérie), transportée par mer, depuis Béthléem, au sud de Jérusalem, où habite Jérôme. Cette incertitude du courrier oblige les auteurs à renvoyer certaines lettres qui, heureusement, ont été recopiées et archivées avant envoi (cf. pp. 108-109). 
    • Notre conscience du temps est formée par le rythme de la communication. Le rythme des médias électroniques se rapproche de la conversation face à face, la correspondance Augustin-Jérôme de celle des livres. Les courriers égarés n'ont pas disparu avec le courrier électronique (dans la boîte à spam, mauvais libellés, changements d'adresse, modifications sur les serveurs, etc.) et l'exigence pénible d'archivage. Rien n'est jamais sûr.
  • Tout ceci explique la difficulté d'établir aujourd'hui le texte authentique (ecdotique) de cette correspondance : il y a tant de variantes, de commentaires intégrés au texte original, de mises à jour plus ou moins justes, d'accrétions diverses. Comment faire la part de "l'incurie des copistes", des messagers et celle d'une oralité parfois débraillée dictant dans l'urgence ("la fougue de celui qui dicte", dit Jérôme) ? 
    • Qu'est-ce qu'un texte authentique, faut-il en séparer les commentaires, exclure les "copiés collés" ? Qu'est-ce qu'un auteur ?
  • Carole Fry conclut son introduction en évoquant la traduction : éloge du renoncement, de l'humilité du traducteur (p. LXIV) qui ne peut se sortir d'une telle épreuve qu'avec une traduction littérale, enrichie de notes explicatives.
L'histoire de la correspondance remet en perspective notre sensibilité au temps ; rien de plus historique, de plus cultivé que notre sensibilité "spontanée". L'authenticité d'un texte, la vie publique d'un texte privé, le rapport au temps dans la communication et ses effets sur l'écriture, sur la pensée, la confidentialité, la discrétion, autant de notions "naturelles" et évidentes que ce livre invite à considérer. D'autant qu'avec Internet, la communication électronique (blog, copie, faire suivre, etc.) retrouve certaines des propriétés anciennes du courrier que les XIX et XXièmes siècles ont refoulées.
Ce livre constitue un point de repère précieux pour la compréhension et l'analyse des médias numériques. La connaissance des médias se lit où parfois on ne l'attend pas.
.

lundi 1 mars 2010

Twitterature ! Twittémathiques ?

.
Les médias numériques modifient la relation au temps, à la durée : patience et impatience, formats, activité multitâche, etc. Nombre d'éléments constitutifs de la communication sont bousculés. Les médias et la littérature retrouvent un débat lancé depuis longtemps : sous quelle forme publier une oeuvre ? Quelle est sa longueur optimale ? Tolstoï lui même a écrit une version "courte" de "Guerre et Paix" (Guerre et Paix le feuilleton, à paraître en avril 2010 aux Editions du Rocher).
Simplification pour jeunes lecteurs (littérature enfantine), version BD ou mangas, découpage en feuilletons, anthologies de "grands textes", compilations, résumés commentés et pré-digérés pour élèves / étudiants pressés... la littérature a déjà tenté tous les formats du papier. L'école aussi, du De viris illustribus de Lhomond (textes latins simplifiés pour la classe de 6ème, 1779) au Lagarde et Michard (pour le lycée, 1948-2003).

L'apparition de nouveaux formats avec les supports numériques de lecture de nouveaux médias est logique. Nous n'en sommes qu'au tout début. Quelques exemples.
  • FT Press (groupe Pearson) publie des ouvrages dont la taille a été réduite (Elements vendus 2 $) et d'autres conçus d'emblée pour être brefs (Shorts, vendus 3 $) en eBook (pour le Kindle d'Amazon et pour le support numérique Barnes and Noble).
  • On modernise parfois des modalités de diffusion ancienne : DailyLit et le feuilletonnage numérique comme on a publié et lu Balzac, Eugène Sue et bien d'autres.
  • On a écrit des romans par SMS au Japon ...pays de haikus ! Romans finalement édités en ouvrages papier : 2,6 millions d'exemplaires vendus pour "Deep Love" de Yoshi, porté au cinéma, en mangas, etc. Cf. en anglais, textnovel.com ou MobaMingle.

Twitterature pousse la provocation un peu plus loin, avec humour : réduire un ouvrage classique à un ensemble de twitts. Il faut imaginer Ulysse racontant ses aventures odysséennes en quelques twitts... ou encore Swann concluant "Swann's way" : "Wow. Time flies when you're writing books" (p. 102). Le twitt convient surtout aux romans dont on peut extraire des actions, que l'on peut raconter. Mais twitter la poésie et la philosophie ? Twitter Rimbaud, Montaigne ? Plus compliqué. Le twitt peut devenir un excellent exercice scolaire, pas plus indigne que le résumé que l'on demande à certains concours. D'ailleurs, pourrait-on twitter un cours ? Résumer une démonstration mathématique en quelques twitts. Twittémathiques ? Chiche !

Notons que nos iconoclastes twitteurs - tout comme les auteurs de m-novels -en reviennent à un format classique pour publier en un livre leurs gentilles insolences (avec un glossaire) et chez un éditeur des plus classiques de la littérature anglophone (Penguin). Hommage de Twitter au livre et au papier ! D'autant que ces twitts ne peuvent être pleinement appréciés que si l'on a lu la version longue. Enfin, comme ils l'écrivent : NM (Never Mind)...
.

lundi 22 février 2010

Territoires du quotidien

.
Yann Lagadec, Jean Le Bihan et Jean-François Tanguy, "Le canton : un territoire du quotidien ?", 18,05 €, 389 p., bibliogr., Presses Universitaires de Rennes, 2009.

A quelles échelles se déroule notre vie, chaque jour ? Commune, agglomération, ville, quartier, région, canton ? L'évolution des transports et du commerce redessine la géographie vécue, comme le montrent, par exemple, les effets du TGV, des centres commerciaux ou des rues piétonnières. Autrement dit, qu'est-ce que le local, cet "espace vécu" selon l'expression désormais classique d'André Frémont ?

L'ouvrage rassemble les actes d'un colloque qui s'est tenu à l'université de Rennes 2 Haute Bretagne en 2006. Ouvrage d'histoire de la géographie administrative française, il permet de mettre en doute les évidences géographiques qui servent de variables commodes pour décrire les comportements de consommation. Ce n'est certes pas l'objectif primordial de ce colloque mais c'est ce que nous en retiendrons pour le marketing et les médias.
Le canton a plus de deux siècles d'existence. Né en 1789, il répond au besoin de la Révolution de laïciser l'administration territoriale ; aujourd'hui, le canton ne dit plus grand chose aux citadins, même à ceux qui habitent un chef lieu de canton. On comprend encore qu'il est circonscription électorale (conseillers généraux) et administrative, mais à peine. En zone rurale, on sait à la rigueur que s'y trouvent la brigade de gendarmerie et le collège ; mais c'est surtout le commerce (supermarché) et les services médicaux qui l'identifient aujourd'hui comme zone de chanlandise d'une grande surface. Qui identifie quoi ? Le supermarché est devenu un point de repère territorial essentiel, la zone de recrutement de sa clientèle dessine un territoire.

Alors que se développe l'intercommunalité pour rationaliser la gestion et réduire les dépenses de trop nombreuses administrations locales, quelle place occupe encore le canton ? Avec le département et la région, cela fait beaucoup trop de découpages, d'administrations, et d'impôts... alors que l'identification de la population va d'abord à la commune. Par rapport à d'autres pays, la France est sur-administrée, et compte trop d'élus (cumul des mandats) de plus, tout cela coûte cher et indispose les contribuables. Entre communes et régions, le canton comme le département perdent de leur substance et de leurs raisons d'être. Certains ont imaginé une notion intermédiaire, celle de "pays", centré sur l'agglomération qui remplacerait communes, départements, intercommunalité et cantons, unissant urbain et rural (cf. Loeiz Laurent, La fin des départements. Le recours aux pays, 2002, 220 p. Pressees Universitaires de Rennes, 13,3 €). La presse régionale s'y retrouve parfois : "A chaque pays son hebdo", revendique le groupe PubliHebdos (76 journaux, groupe Ouest-France).

L'intérêt primordial de tels travaux de recherche, impressionnants de minutie et de finesse d'analyse historique est de rappeler que les découpages administratifs sont mortels. Quel "local dans la tête" ? demandait Annick Percheron, chercheuse en sciences politiques. Le canton semble être sorti des têtes, n'être plus une référence du local, du moins hors des régions rurales et de leurs bourgs. Dans les têtes, pour la vie quotidienne, l'essentiel est la commune ; la région est encore une référence lointaine et abstraite. Faut-il penser "pays" ?

Dans la publicité et les médias, que peut-on faire des cantons ? Cela reste un élément de rubriquage dans la presse régionale. Il existe encore un peu de presse départementale mais le département aussi perd de sa pertinence économique et culturelle au profit de la commune et de la région. Est-il raisonnable de s'en servir en médiaplanning ou comme quota pour établir des échantillons (mesure des audiences) ?
L'européanisation, la géographie numérique du territoire (géomarketing, marketing mobile) entament cet "empilement" de découpages obsolètes et coûteux pour les projeter dans de nouvelles perspectives. L'espace est quelque chose de vécu, de culturel et de social, le territoire est "aménagé", provisoire, construit pour et par les déplacements. Pour nos analyses des comportements de consommations, nous avons besoin d'une géographie économique et humaine à jour et opérationnelle (cf. le cas du drive qui affecte l'urbanisme commercial). Le canton et le département n'y ont plus guère de place.
.

lundi 8 février 2010

Où mène l'enquête ?

.
Le meunier, les moines et le bandit. Des vies quotidiennes dans l'Aurès (Algérie) du XXe siècle est un livre d'ethnologue tout terrain. Pourquoi l'évoquer à propos des médias ? Parce qu'il fait voir jusqu'où  peuvent aller une enquête et un compte rendu d'enquêtes.
Fanny Colonna raconte des vies d'aventuriers qui se sont croisées dans cette région, celle d'un meunier italien dans l'Aurès (1875-1978), de moines pauvres convertis à l'Aurès et d'un bandit d'honneur, sorte de Mandrin justicier tôt exécuté.
L'ambition de cette longue et multiple enquête est de déceler les liens et les attachements improbables, impensables, que les apparences et les statuts publics occultent, liens des personnes entre elles, liens avec les institutions, les paysages. L'ethnologue est amenée à poursuivre la vie qui échappe aux catégories courantes, toujours simplificatrices. Couple, croyance, métier, échange, propriété, tout est toujours plus flou, indicible, instable : en témoigne l'impossible portrait de Hmama, la compagne du meunier, qui donne à cette histoire une tonalité romantique et mystérieuse.



Discutant les faits que "fait" l'enquête ethnographique, Fanny Colonna rend compte des problèmes multiples que doit résoudre l'enquête : trouver et rencontrer les informateurs, échanger avec eux. Les difficultés tiennent entre autres au plurilinguisme des situations de communication : arabe, chaoui et français  mobilisent des catégories de perception et d'analyse qui se traduisent mal de l'une à l'autre. Le compte-rendu suppose la synthèse d'une multiplicité d'observations et de collectes inachevées, effectuées sur des terrains hétérogènes : croisement "délicat des archives et des sources écrites", d'une part,  avec "une enquête de terrain et de voix vivantes", d'autre part (p. 207).
  • Dans la postface, la réflexion épistémologique retrouve les accents de "Elle a passé tant d'heures", texte que Fanny Colonna a consacré aux photographies de l'ethnologue Thérèse Rivière (Aurès-Algérie 1935-1936). Ce livre discret devrait figurer dans la bibliographie première des études médias, tant pour sa sensibilité et sa fécondité épistémologiques que pour son analyse du rôle de la photographie dans l'enquête.
  • Dans le monde aurésien que reconstitue l'enquête, l'absence des médias industriels (presse, radio, affichage, télévision, téléphonie) est frappante, et laisse percevoir, par contraste, l'encombrement médiatique des cultures actuelles. De la société enquêtée se dégagent l'omniprésence de la conversation et du face à face, sans médiation, l'importance de la rencontre, hasard plus ou moins construit. L'écrit y est encore peu présent, dont on entrevoit qu'il est d'abord outil d'administration civile, religieuse, militaire.
  • L'obstacle linguistique est partout : dans les effets pernicieux de vocables forgés dans les colonisations, les invasions, les conversions. Kateb Yacine ne mettait-il pas en question jusqu'aux termes désignant les composantes de la population algérienne ? Alors que resurgissent en France des notions suspectes sur la diversité et l'ethnicité, l'ethnologie ne devrait-elle pas balayer devant cette porte, sa porte ?
  • Cet ouvrage rappellera aux spécialistes de médias et de marketing, grands dévoreurs d'enquêtes, ce qu'enquêter veut dire et ce que "nos" enquêtes, rapides, intensives, tellement quanti, risquent de ne jamais nous apprendre. Il laisse imaginer d'autres enquêtes sur les comportements de consommation des médias, enquêtes de type biographique qui prendraient leur temps pour traiter des histoires individuelles avec les médias (bio média).

    .

    mercredi 3 février 2010

    Je ne crois pas à la langue

    .
    Ouvrage de Herta Müller : "Ich glaube nicht an die Sprache" (die Sprache = la langue / le langage), Herta Müller im Gespräch mit Renata Schmidtkunz. Un livre et un enregistrement audio produits ensemble par la radio publique autrichienne (ORF 1), un peu avant l'attribution du prix Nobel de littérature (éditeur : Wieser Verlag) à l'auteur. Le texte est publié accompagné de l'enregistrement sonore dans une collection ambitieuse, au titre stimulant : "Gehört - Gelesen" (entendu / lu), partant du postulat que lire et écouter ne donnent pas la même expérience médiatique, que l'une éclaire l'autre, la précise, que la pensée ne vient pas aux mots de la même manière, voir n'est pas entendre.
    Le texte n'est d'ailleurs pas exactement la retranscription de l'entretien ("im Gespräch"), entretien qui a sans doute été préparé à l'aide de notes écrites pour régler l'improvisation orale. On voit ici se jouer la dialectique de l'oral et de l'écrit. Le document se consomme comme l'on veut, sur un baladeur ou sur papier (livre), mais, le texte n'étant pas numérisé, il ne peut (encore) être lu sur un ordinateur ou un eBook.
    Même limitée, cette plateforme multiple peut donner lieu à des consommations croisées innovantes et personnelles.

    De quoi parle Herta Müller ? Elle parle de sa vie en Roumanie. Née en 1953, elle appartient à une minorité germanophone dont les aînés ont été déportés par les Soviétiques, en Ukraine, dans des camps de travail. La Roumanie, et pas seulement sa minorité germanophone, a été nazie.
    Cette situation personnelle, compliquée, inhabituelle, inconfortable, s'avère éclairante, décapante : elle balaie les pseudo évidences tournant autour de la patrie, de la langue, du peuple comme facteurs d'identité. Dans cette Europe centrale qui a collaboré à deux dictatures successives, nazie puis soviétique, dans laquelle une grande partie de la population s'est compromise successivement avec la police des occupants, a laissé déporter, assassiner, y a contribué, il devient lumineux que ces notions obscures ne fondent rien du tout. On le verrait à partir d'autres situations historiques, coloniales par exemple. Sur quoi fonder alors une identité ? Avons-nous besoin d'identité ?
    Ces questions hantent la pensée contemporaine, de Paul Celan à Elfriede Jelinek, de Imre Kertész à Herta Müller. Tous ont écrit sur la langue, sur la patrie, sur le quotidien, les petites choses, les détails qui (s')enchaînent (Kleinigkeiten), qui forment un cadre de vie, un chez-soi, les mots qui habituent, rassurent et asservissent. Ces questions se trouvent au coeur de la philosophie de Hannah Arendt, d'Emmanuel Lévinas qui tentent de fonder une morale sur la rencontre directe, im-média-te des visages, des regards (Lévinas), sur l'amitié éprouvée (Arendt) : aux larges appartenances, aux pluriels (classes, sérialisations, groupes, patrie, langue, pays,etc.), à leurs grandiloquentes manifestations, ils substituent les relations face à face, personne à personne, des "universels singuliers".

    Sommes-nous loin des médias ? Pas si loin... 
    Car pourtant, il existe un "désir de société" (sur ce thème, Jean-Paul Sartre, Benny Lévy, cf. infra). Les "communautés" réunies à l'aide des outils numériques peuvent-elles réaliser ce désir ? Twitter où il fait bon "suivre" et se faire suivre, Facebook où il ne faut pas perdre la face, où les amis sont de toutes sortes, amis "que vent emporte", qui se repassent et s'échangent, LinkedIn où un capital social s'accumule, à faire fructifier sur le marché de l'emploi,, etc. Aujourd'hui, chacun peut compter et exhiber ses amis comme à Rome les "patrons" comptaient et exhibaient leurs "clients" (patronus / cliens). Quelle identité nous fabriquons-nous avec les outils numériques ?
    Quels mots pour construire cette identité ? Les mots sont devenus une matière première au pouvoir considérable, mots que l'on vole comme on a volé le travail à l'esclave, au colonisé, etc. Savons-nous ce que nous faisons ? 
    L'enthousiasme technophile aveugle, l'innovation fascinent ; il faut, par provision, désenchanter cette situation et comprendre les identités numériques dans le cadre des interrogations - radicales - des poètes et des philosophes. Ne pas s'en tenir aux discours d'accompagnement intéressés des porte-parole des entreprises technologiques.

    Références
    Imre Kertész, L'holocauste comme culture, notamment la conférence sur "La langue exilée" et celle intitulée "Patrie et pays", éditions Acte Sud, 2009
    Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Editions Gallimard, 1960
    Jean-Paul Sartre, Benny Lévy, L'espoir maintenant, Editions verdier, 1991

    Sur la place et le statut de la langue maternelle, signalons un ouvrage d'entretiens avec des germanophones émigrés en Israël ("Jeckes") :
    Salean A. Maiwald, Aber die Sprache bleibt. Begegnungen mit deutschstämmigen Juden in Israel, Berlin Karin Kramer Verlag, 2009, 200 p., Index