dimanche 2 mars 2014

La maison du pasteur, centre de culture, objet de recherche



Leben nach Luther. Eine Kulturgeschischte des evangelischen Pfarrhauses, Deutsches Historisches Museum, 2014, Verlag Klötter, Bibliogr., Index, 247 p., 25 €

Voici le catalogue d'une exposition qui s'est tenue à Berlin, au Deutsches Historisches Museum, exposition consacrée à la vie selon Luther dans les pays du Nord de l'Europe principalement (on n'y parle pas de la France, pas plus que des Etats-Unis). Plus de cinq cents tableaux et objets courants pour reconstituer une atmosphère, évoquer un habitus culturel, un idéal social.

Au cœur du dispositif de diffusion du protestantisme se trouvent le pasteur et la famille pastorale, la femme et les enfants puisque le célibat n'est pas requis. Luther est marié et a des enfants. Aussi l'iconographie protestante montre-t-elle beaucoup d'images de la famille avec le pasteur, simplement mais dignement, au milieu des siens, au centre de leur attention.
Le presbytère (das Pfarrhaus) est bien sûr un lieu privé mais c'est aussi un lieu public, ouvert à la communauté, c'est un lieu social, de rencontre, d'enseignement, d'inculcation culturelle ("kulturell-gesellschaftliche Prägekraft"). Le pasteur s'y trouve en représentation, acteur. Pour des raisons presque didactiques, il met en scène sa propre maison (cf. le chapitre : "Die Selbst-Inszenierung des Pfarrhauses") et donne l'exemple. Il est - des tableaux le rappellent - celui qui garde le troupeau.

L'exposition évoque par le menu le métier quotidien du pasteur, métier de communication, illustré d'outils et de symboles : sablier pour chronométrer le prêche, bureau, bibliothèque, cahier de comptabilité, calendrier, registre des baptèmes et décès, journal (Tagebuch), sans oublier le long bâton muni de clochettes pour réveiller ceux qui somnolent pendant le prêche (c'est le rôle du "surveillant", "Kirchenaufseher").
Le livre, symbole de l'attitude studieuse qui convient à la piété, est omni-présent et joue un rôle essentiel. Outil de connaissance, c'est un symbole d'autorité aussi : le pasteur devant ses auditeurs tient le livre comme un sceptre (cf. Emile Benvéniste, Vocabulaire des institutions européennes, 1969). Le protestantisme ne doit-il pas sa propagation première à l'imprimé et au livre ?

Pourtant, tout cet humanisme n'aura pas empêché certains pasteurs de "dérailler" et de soutenir, parfois activement, le nazisme (chapitre : "Fatale Entgleisungen"). D'autres ont résisté au nazisme, telle Agnes Wendland, pasteure (Pfarrfrau) à Berlin.

La maison du pasteur toute entière communique la foi protestante, le sérieux, l'héritage luthérien et glorifie la vie familiale. L'exposition traduit cette sémiologie totale, où tout fait signe et converge vers un modèle religieux original, fondé sur la famille, exemplifié par le pasteur : les vêtements, la décoration des pièces, les postures et le placement de ses habitants. On peut penser aux fils de pasteur devenus célèbres : Friedrich Nietzsche (phiosophie), Ralph Waldo Emerson (littérature), Ingmar Bergman (cinéma) ou Thomas Bayes, Bernhardt Riemann (mathématiques)...
Nulle prétention sociologique n'anime cette exposition aux objectifs plutôt historiques mais comment ne pas imaginer, sur ce modèle, un travail d'analyse des univers domestiques ? Le ménage et le foyer sont des objets de recherche sous-estimés que les ciblages individuels conduisent à mal traiter et à réduire aux ménagères et aux chef de famille.


N.B. Pour un début de réflexion sur le foyer, le confort, etc. : Witold Rybczynski, Home. A short history of an idea, 1986, New York, Penguin Books, 256 p, Index.

samedi 22 février 2014

Une histoire américaine du Web


"We live in public", A film by Ondi Timoner, dogwoof dvd, 90 mins. Présenté et primé au Sundance Film Festival, 11,69 €

Ce documentaire de Ondi Timoner raconte une histoire du Web à ses débuts. Le fil rouge en est une approche biographique de la vie d'un des premiers héros de l'Internet, Josh Harris (créateur de Jupiter Communications, de Pseudo.com), aujourd'hui oublié tout comme MySpace, Mosaic, Delphi, Compuserve, Netscape (sic transit...). C'est une histoire de la WebTV, du chat d'avant le haut débit et le Wi-Fi et de la bulle Internet de l'an 2000. Période euphorique et visionnaire.
C'est aussi, de facto, une histoire des débuts de la télé-réalité avant qu'elle ne soit domestiquée par la télévision commerciale (cf. "Loft Story" sur M6, avril 2001).
C'est enfin un début de réflexion, en acte, sur la vie privée et son érosion avec le Web. On y conclut, un peu vite peut-être, que tel est le monde que nous prépare Facebook, si l'on s'y laisse aller.

Le coeur de l'histoire évoque une période de six mois durant laquelle Josh Harris vécut avec sa compagne sous l'œil de caméras de surveillance, dans un appartement new-yorkais. Plus aucune intimité : les caméras sont partout, allumées tout le temps. En même temps que le site diffuse les images de cette vie qui passe, des web-spectateurs curieux et voyeurs, en commentent les exhibitions.
Rien ne résiste à une telle expérience éthologique, infernale : car l'enfer, c'est bien les autres, réels ou virtuels. Enfer totalitaire qui indique que l'intimité, le secret, c'est la résistance, la liberté : pour vivre heureux, aujourd'hui, ne faut-il pas vivre caché, à l'abri des réseaux sociaux ? Question à laquelle chacun est désormais confronté. Big Brother, c'est nous aussi, pas seulement les autres (cela dit pour qui se lance sur "les traces de Big Brother").
La réalisatrice a monté des extraits de cette expérience avec des interviews de contemporains, et de Josh Harris, qui, après cette expérience, partira cultiver son verger avant d'aller vivre en Ethiopie.

Ondi Timoner est actuellement associée à un projet d'histoire contemporaine du Web diffusée sur le Web, histoire d'innovation, de ses entrepreneurs, de ses échecs et de ses succès : "ATD. A Total Disruption. Smarter, faster together". Cela semble plus un travail de documentaire et de journalisme que d'historien, faisant une large place au people et au culte des personnalités du Web qui s'y prêtent avec délice. Que peut-on attendre du Web pour l'histoire du temps présent et son historiographie ?

dimanche 9 février 2014

Technologies numériques et changement social


Erik Brynjolfsson, Andrew McAfee, The Second Machine Age: Work, Progress, and Prosperity in a Time of Brilliant Technologies, W. W. Norton & Company, New York, 2014, 320 p., $12,99 (kindle), Index.

Voici une réflexion économique sur l'évolution technologique de nos sociétés livrées au numérique. L'ouvrage constitue une réflexion d'étape, une synthèse riche, efficace, précise, de travaux universitaires sur l'économie de l'innovation, émaillée de références et exemples utiles.

Pour caractériser l'évolution numérique de nos sociétés, les auteurs partent de plusieurs constats : la "loi" de Moore qui décrit l'évolution exponentielle des capacités informatiques, d'une part, et le paradoxe de Moravec, d'autre part. Ce paradoxe décrit la division du travail entre machines numériques et humains. Au territoire de l'intelligence artificielle (NLP, machine learning) et de la robotique revient l'automation irrésistible des tâches routinières, avec la délocalisation et le chômage qui s'en suivent, souvent. Au territoire de l'intelligence naturelle et de l'habileté manuelle, revient l'imparfaite voire impossible automation de tâches ordinaires (telles la reconnaissance des visages, la traduction, l'invention, la création). L'ordinateur ne fait qu'obéir à des règles (algorithmes) ; là où il n'y a pas de règle, règnent l'intuition et l'improvisation, le bricolage et la culture (on arrive à l'inconnu par le dérèglement, disait Rimbaud).

La célébration de l'âge numérique et de ses "brillantes technologies", qui participe du marketing de ses produits (discours d'accompagnement), s'appuie sur les habituels lieux communs : gain de temps pour choisir un restaurant, comparer des produits, nombre de photos publiées, etc. Peu convaincant : à quoi bon tant d'images, le choix d'un restaurant est-il un enjeu économique primordial ? La voiture qui se conduit toute seule est-elle supérieure à un réseau ferroviaire à grande vitesse (sauf pour les lobbies du pétrole et de l'automobile) ? On mentionne la commande vocale, Siri : vous pouvez obtenir les scores d'une équipe de foot, réserver une table, demander les programmes de la télé.
Les auteurs privilégient les bons côtés du changement technologique numérique : peut-on s'émerveiller devant les smartphones sans voir les conditions de travail de ceux qui les produisent ? Le changement social, dont le changement technologique pourrait être un moyen, ne serait-ce pas d'abord améliorer la manière de gagner sa vie ? Sinon, ne nous étonnons plus des résistances au changement.
Comme dans beaucoup d'essais écrits par des universitaires n'ayant jamais travaillé en entreprise, la réflexion s'avère quelque peu ethnocentrique. Nos auteurs, dirait Rimbaud, encore, "roulent dans la bonne ornière".

Pour analyser les changements technologiques, il faudrait être a priori en colère contre l'air numérique du temps, et, moins satisfaits, regarder de près l'impact de chacune de ces technologies. Parfois, les gains directs sont indéniables (commodité de communication, de documentation, productivité du travail intellectuel, dématérialisation, extension des capacité humaines, etc.) ; en revanche, les impacts sur les modes de vie sont trop rarement évoqués et encore moins évalués. La déshumanisation des services, la dégradation de l'environnement quotidien (urbanisme, transports), la généralisation de la publicité comme moyen de paiement de produits et services à bon marché (dits gratuits), l'efficacité inquiétante des contrôles sociaux (fichage de la vie privée).
Ce livre parle du monde saisi essentiellement à partir d'autres livres et d'articles écrits par des pairs : il manque d'enquêtes de terrain, et, surtout, semble par trop omettre ceux que concerne la "misère du monde" numérique (manutentionnaires chez Amazon, livreurs en tout genre, ouvriers de Foxconnetc.). Voyons aussi le monde numérique avec les yeux des perdants : la Silicon Valley où il est bon ton de se rendre en pèlerinage n'est peut-être pas un modèle de société (cf. Joel Kotkin, "Silicon Valley is no Model for America").

Les auteurs soulignent que le changement technique demande une force de travail dotée d'une meilleure formation scientifique et technique. Certes ; ceci renvoie à la sociologie de l'accès à ces études, de l'intérêt pour ces études. Sans une éducation publique luxueuse (donc scientifique et technique) pour tous, ceci n'est qu'héritage ; et les MOOC ne feront sans doute que renforcer les privilèges.

lundi 27 janvier 2014

La télé française à l'époque nazie



Thierry Kubler, Emmanuel Lemieux, Cognac Jay 1940. La télévision française sous l'occupation, Paris, Editions Plume, Calmann-Lévy, 1990, 223 p.

L'histoire de la télévision en France ne commence pas, comme on le prétend souvent, en 1945. Développée dès les années 1930, la télévision française a fonctionné durant l'occupation nazie, et plutôt bien, sous le nom de Fernsehsender Paris. Produite depuis les studios de Cognac-Jay, elle utilisait l'émetteur de la Tour Eiffel qui servait aussi pour les brouillages des avions "ennemis". Les deux auteurs content cette histoire de manière qui semble édulcorée, insistant sur l'aspect cordial et bon enfant de cette collaboration menée pour le grand bien de la technologie télévisuelle et le confort des pétainistes et d'une France plutôt. collabo.
Fernsehsender Paris est inauguré en septembre 1943 ; il est placé sous le contrôle du commandement militaire allemand (Oberkommando der Wehrmacht). Il fonctionnera avec du matériel allemand (Telefunken). La télévision de Paris, parfois bilingue, était presque exclusivement destinée aux soldats allemands blessés, retour du front russe, soignés dans les hôpitaux de campagne de la Wehrmacht à Paris (Kriegs Lazaretten). Elle dispose d'un orchestre et d'un large programme de variétés. La guerre achevée, la collaboration avec Telefunken se poursuivra...

La lecture de cet essai journalistique, riche en anecdotes, est agréable. On y perçoit l'aveuglement des politiques élus de l'époque qui ne comprennent pas l'enjeu sociétal et commercial de la télévision et y voient surtout un défi technologique d'ingénieurs. Déjà.
On y perçoit aussi l'une des facettes de la collaboration quotidienne avec le nazisme : les intérêts des soldats allemands et des personnels français qui travaillent ensemble (c'est, exactement, "collaborer") convergent : ils sont surtout préoccupés de leur confort, les uns fuyant le STO (Service du Travail Obligatoire en Allemagne pour aider le nazisme), les autres fuyant le front russe. On en oublierait presque, en lisant cette histoire quelque peu romancée, qu'en Europe, en même temps que s'élabore à Paris le divertissement des guerriers nazis, on assassine les Résistants, les fours crématoires fonctionnent à plein régime...

N.B. L'INA organise en octobre 2014 une exposition itinérante avec la SNCF sur l'histoire de la télévision. L'histoire de la TV française commencera dans les années 1950 (cf. Trains Expo). Sainte alliance : la SNCF n'a pas non plus laissé une belle image de sa période nazie (cf. La SNCF reconnaît son rôle dans la déportation). "Symbole culte" !

Voir aussi :
ARTE, "Berlin und Vichy auf der selben Wellenlänge", 2013 ("Berlin et Paris sur la même longueur d'ondes").
Emmanuel Lemieux, On l'appelait Télé Paris. L'histoire secrète des débuts de la télévision française (1936-1946), Archipel, Paris, 2013, 250 p., 18,95 €

mardi 21 janvier 2014

Victor Hugo, journaliste ?


Hugo journaliste. Articles et chroniques, choisis et présentés par Marieke Stein, Paris, GF Flammarion, 2014, 463 p., Bibliogr., Index.

Quelle fut la relation de Victor Hugo à la presse au cours de sa très longue carrière politique et littéraire ?
Le titre de l'ouvrage est quelque peu trompeur car si Victor Hugo recourt à la presse pour faire connaître ses opinions, il n'a pas été journaliste, encore moins directeur de journal. D'ailleurs, il n'a pas tiré de revenus directs de la presse (feuilletons, comme Zola ou Baudelaire). Il utilise la presse comme tribune politique pour faire connaître et propager ses opinions : proclamations, adresses, lettres aux éditeurs. Pourtant, Victor Hugo a effectué un discret travail de journaliste, observant et notant des faits au jour le jour ; mais ce travail journalistique (Choses vues) ne sera pas publié de son vivant (aujourd'hui chez Gallimard, Paris, 2002, 1421 p.).

Les textes réunis par Marieke Stein sont répartis en trois catégories : les articles et chroniques (publiés au début de la carrière littéraire de Victor Hugo, alors ultra-royaliste), ensuite les interventions politiques dans la presse et, enfin, les interventions pour la défense de la liberté de la presse et la défense des journalistes.
Le choix de textes réserve des surprises : en effet, les textes à tonalité journalistiques de Victor Hugo (comme ceux d'autres écrivains) sont généralement absents des manuels scolaires et des anthologies littéraires ; leur légitimité culturelle est moindre. A titre d'exemple, je signale le texte intitulé "Les condamnés à mort", publié dans Le Rappel pour défendre des communards : "un homme condamné à mort pour un article de journal, cela ne s'était pas encore vu", ou encore le texte de Victor Hugo prenant la défense de son fils menacé de la prison pour avoir attaqué la peine de mort dans L'Evénement (16 mai 1851).

Liberté de la presse, dénonciation de la peine de mort, éducation pour tous sont les thèmes constants des interventions de Victor Hugo dans la presse à partir de 1848. Victor Hugo défend systématiquement les journalistes condamnés. Il ne cesse de répèter que la presse concourt à la souveraineté du peuple et à l'éducation, qu'elle constitue un "vaste enseignement public et presque gratuit". Sans elle, le suffrage universel est vain. Il soutiendra les initiatives d'Emile de Girardin pour lancer des titres populaires et bon marché (La Presse, 1836).
Finalement, note Marieke Stein, aux faits, Victor Hugo préfère les idées et, au journalisme, la littérature (qu'elle qualifie joliment de "journalisme non périssable"). Les faits sont pour Victor Hugo des "idées à l'état de germe". Dans ce primat accordé aux idées sur les faits, on peut entrevoir le péril qui menace le journalisme : ne pas s'en tenir aux faits, leur préférer le confort des opinions. Doxosophes.

N.B. Dans cette collection, GF Flammarion a publié Balzac, Baudelaire, Gauthier et Zola journalistes.

mardi 7 janvier 2014

Médias et constructions nationales


Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales. Europe XVIIIe-XIXe siècle, Paris, Editions du Seuil, 1999, 311p., Bibliogr., Index.

"La check-liste identitaire", c'est ainsi que Anne-Marie Thiesse désigne avec humour l'inventaire hétéroclite des éléments symboliques réunis pour faire accroire aux populations que la nation existe et que nous avons une identité nationale remarquable. Ce bric-à-brac fabriqué de toutes pièces comprend la langue, bien sûr, les emblêmes, les commémorations, les monuments, les musées, les timbres, les billets de banque, les expositions, les manifestations sportives, des légendes inventées, des œuvres musicales, etc.
Complément logique de ce bric-à-brac culturel : le tourisme qui donne à voir et consommer le folklore national, le patrimoine, "la nation illustrée" : costumes traditionnels, paysages (recadrés par la photographie et les cartes postales), folklore rural et monuments restaurés, fêtes. La nation est aussi l'objet chéri des manuels scolaires (histoire, instruction civique, géographie, etc.), du sport (gymnastique, le rôle des Tours cyclistes, célébrations journalistiques des composantes territoriales de la nation). Tout fait nation : l'opéra, le foot, les loisirs en plein air...
Cela converge vers des topos sur l'âme nationale, l'art national et la nostalgie artificielle d'époques d'avant l'industrie, l'urbanisation. La crainte proclamée de l'affaiblissement de la nation et de la culture nationale s'acoquine bientôt avec des attitudes xénophobes, antisémites et moralisatrices, sexistes et racistes.

Les médias jouent un rôle essentiel dans l'élaboration des identités nationales et des langues nationales : les langues se nationalisent grâce à l'imprimé (livre puis périodiques) et surtout grâce à la radio et à la télévision. Le roman historique, lié au développement de la presse populaire (publications en feuilletons) contribuera aux identités nationales : il fournit des héros que le cinéma amplifiera (Notre-Dame de Paris). Les objets décoratifs reproduits en grande quantité ("reproductibilité technique") pour le consommation des touristes (lithographies, vaisselle, miniatures diverses), les spectacles historiques contribueront également à la célébration continue du sentiment national et à l'euphorie qui accompagne les consommateurs et les supporters dans une "communauté imaginée" (euphorie souvent guerrière). La création publicitaire aussi exploitera le filon de la nation.
Très précisément documenté, mobilisant de nombreux exemples, souvent inattendus, cet ouvrage d'historienne permet de penser la notion de média (son extension, son histoire). L'ouvrage souligne les effets invisibles des média et en fait saisir l'ampleur. Notons que ces effets, politiques et culturels, sont supposés et que la liaison causale est rarement démontrable ou vérifiable, comme pour la plupart des effets des médias (ce qui n'est pas un mince problème pour qui voudrait construire une science rigoureuse des médias).
Ouvrage décapant, indispensable à qui veut comprendre l'évolution récente et actuelle des médias.

lundi 30 décembre 2013

L'amour fou de New York : petits poèmes en photos

.
Brandon Stanton, Humans of New York, $ 29,98, New York, St-Martin's press, 2013

Les photographies réunies dans ce livre ont été prises à New York au cours des trois dernières années. Scènes de rue, portraits (les photographiés ont donné leur accord : contrainte de droit). Captures d'écrans visuels, ethnographie spontanée des lieux publics. Ce ne sont pas des photographies esthétisantes ; plus que la forme, le photographe a privilégié le sujet. L'auteur ne mentionne rien de la technique (appareil, etc.).

"Quelles bizarreries ne trouve-t-on pas dans une grande ville, quand on sait se promener et regarder ?" notait Charles Baudelaire qui soulignait que ses "petits poèmes en prose" étaient nés "de la fréquentation des villes énormes", de Paris, "Capitale du XIXème siècle" (selon l'expression ultérieure de Walter Benjamin).
New York, capitale du XXème siècle ?
Ces photos, comme les "petits poèmes en prose" peuvent être regardées dans le désordre : il n'y a pas d'ordre apparent dans le livre, ni pagination, ni classement des photos, ni chapitrage, ni index, ni cartographie. A lire au hasard, dériver. On soupçonne toutefois un marketing culturel -- calculé ou spontané -- dans le soin de représenter toutes les cultures, toutes les tendresses, toutes les religions, tous les quartiers...

Les centaines de photographies rassemblées montrent de très vieilles gens, des enfants, des artistes, des solitudes, des fous et des Vénus, des chiens, mais aussi des jeunes mariés, des joueurs d'échec, des parents, des pauvres, des amoureux, des skateboarders, des couples, des fauteuils roulants.
Le photographe a recherché l'étrange, l'étonnant, une sorte d'exotisme que traduisent les costumes et les accessoires, les coiffures et les maquillages, les gestes ("techniques du corps", Marcel Mauss). Parfois, il pose une question à ses modèles de rencontre. Beaucoup de photographies sont posées, rejouées ; elles sont légendées aussi, mentionnant parfois un lieu, une anecdote, une citation des personnes photographiées. Volonté de désillusion.

A une passion récente pour la photo, reconversion à l'occasion d'un licenciement, l'auteur, qui se professionnalise, ajoute le recours aux réseaux sociaux, un blog puis Facebook (HoNY, 17 millions de followers) puis Tumblr surtout. Par certains de leurs aspects, les réseaux sociaux participent d'une sorte d'anthropologie "imaginaire", non savante, folksonomique, qui n'est ni dans les musées ni dans les livres ; Brandon Stanton construit à sa manière celle des new-yorkais. Il laisse entrevoir ce que les sciences du social pourront tirer des réseaux sociaux pour réaliser une ethnographie du XXIème siècle.

L'ensemble constitue une sorte d'inventaire anthropologique ("photographic census of New York City") ; mais on peut le lire aussi comme un témoignage des tentatives, modestes et paisibles, de résistances à l'uniformisation qu'imposent la vie urbaine, le commerce, le travail, la scolarisation, la consommation, les médias. Le sentiment qui se dégage le plus souvent des photographies est la fierté : l'originalité est un luxe qui ne s'achète pas. L'une des forces de résistance à l'uniformisation sociale est l'amour, "l'amour fou", et ce livre comporte de nombreuses de nombreuses scènes d'amour fou, scènes humbles qui sont autant d'images surréalistes où posent des couples, des parents avec leurs enfants, des grands-parents, des mères, des vœufs, des veuves... André Breton n'avait-il pas inclus des photographies dans son roman, "l'amour fou" (1937).

Fin août 2017, "Humans of New-York" devient une émission de 30 minutes sur Facebook (plateforme Watch).
.

vendredi 27 décembre 2013

Culture visuelle : l'œil d'une époque

.
Michael Baxandall, Painting & Experience in the Fifteenth-Century Italy. A primer in the social history of pictorial style, Second edition, Oxford University Press, 1972, 1988, 183 p. Index. Illustrations.
Traduction française par Yvette Delsaut : L'Œil du Quattrocento, Paris, Gallimard.

Voici un "classique" de l'histoire de l'art publié il y a une quarantaine d'années. L'approche de Michael Baxandall se caractérise par une prise en compte aussi large que possible des conditions socio-économiques de production des oeuvres d'art afin de dégager la manière de percevoir et concevoir d'une époque ("the period eye", d'où le titre de la traduction française). Il s'agit de saisir les habitudes visuelles d'une classe de producteurs et de consommateurs ; ces habitudes leur ont été inculquées par la vie sociale et technique de leur temps ; elles assurent automatiquement une correspondance entre création et réception, un ajustement entre production et consommation : "His (the painter) public's visual capacity must be his medium". L'objectif de Michael Baxandall consiste à dégager le "style cognitif" du Quattrocento, sorte de "main invisible" qui règle le marché de la peinture.

L'ouvrage comprend trois parties. L'auteur commence par l'analyse du marché de la peinture à partir des traces de la gestion courante et du commerce dans les contrats, la comptabilité, les courriers.
La seconde partie étudie les "dispositions visuelles vernaculaires" présentes à la fois dans les tableaux et dans des pratiques religieuses, sociales et commerciales. Qu'est-ce que le peintre a en commun avec son public ? Tout d'abord, un outillage technique et perceptif acquis à l'école, généralement à des fins d'utilisations commerciales : techniques de mesure, d'estimation (gauging), géométrie euclidienne (droites, angles, aires, volumes), arithmétique (règle de trois, proportions). Les peintres du Quattrocento partagent aussi avec leur public des "techniques du corps", un catalogue tacite de mouvements repérables dans la danse et ses traités, un répertoire de gestes (comme la sémiologie des gestes des mains à laquelle recourt aussi celui qui prêche).
Enfin, peintres et publics ont des concepts en commun ; l'ouvrage inventorie les composantes majeures de "l'équipement intellectuel adapté à l'examen des peintures" de cette époque : 16 catégories qui définissent le style cognitif de l'époque, "a compact Quattrocento equipment for looking at Quattrocento paintings".

Michael Baxandall souligne que le peintre du Quattrocento ne montre pas tout : il allude et complète la vision intérieure de son public en tenant compte de ce qui est déjà acquis par ce public ("He complements the beholder's interior vision"). Cette vision intérieure constitue une sorte de hors-champ qu'omettent, par construction, les analyses de contenu, si courantes dans les études des médias et de la publicité. De plus, entre le travail du prêtre et celui du peintre, s'exerce une répétition, un redoublement pluri-sensoriel qui facilite la réception et l'inculcation.

L'auteur ne se contente pas comme le fait souvent le discours sur la peinture d'imaginer et évoquer des explications : il s'efforce de démontrer la validité de ses hypothèses, illustrations à l'appui.

Les concepts forgés par Michael Baxandall pour l'analyse des cultures visuelles peuvent être mobilisés pour l'analyse des médias qui relèvent aussi de la culture visuelle (gestes et expressions des acteurs et des spectateurs des séries américaines, etc.). Comment articuler les concepts élaborés pour cet ouvrage avec la notion d'habitus (Erwin Panofsky) ? Manifestement, l'histoire des médias peut avec profit emprunter à l'histoire de l'art certaines de ses techniques, certains de ses outils.
.

lundi 23 décembre 2013

L'écrit dans la cité : polices de l'écrit et délinquance graphique

.
Philippe Artières, La police de l'écriture. L'invention de la délinquance graphique 1852-1945, Paris, La Découverte, 183 p, 17 €

Grafitti, tags, écrits sur les murs, dessins au long des voies publiques : nous ne nous étonnons pas que ceci soit réglementé et parfois puni. Bien sûr les infractions ne manquent pas.
Certains arbitraires deviennent des lois : l'habitude de les respecter, effet du travail de la police, finit par en faire oublier l'arbitraire. Consentement. A Rome, on écrivait sur les murs.

L'ouvrage de Philippe Artrières s'attache à débusquer les traces du contrôle de l'écriture publique. Au printemps 1871, la Commune reprit le pouvoir sur les murs et afficha en masse. Explosion politique,"explosion graphique". Un siècle plus tard, au printemps de 1968, les murs, dit-on, avaient repris la parole : "Ecrivez partout", "Défense de ne pas afficher", disaient les murs ! (Cf. Slogans et graffiti).

Les premiers chapitres de l'ouvrage traitent de l'affichage. L'histoire de l'affichage témoigne de l'importance de ce média pour la liberté de la communication. Parmi les faits rapportés, citons les chiffonniers qui grattaient les affiches la nuit pour revendre le papier le lendemain. Citons encore le cas des innombrables palissades entourant les grands travaux de Haussmann qui éventraient Paris : les palissades seront rapidement recouvertes d'affiches (aujourd'hui, les communes louent l'espace provisoire des palissades aux afficheurs publicitaires). En 1868, après Berlin, Paris vit l'arrivée des colonnes Morris. Un paysage publicitaire urbain naissait.
Après ces chapitres d'histoire, l'auteur montre comment a proliféré un arsenal de textes de toutes sortes réglementant, encadrant, limitant l'affichage et l'écrit public dans les moindres détails. Partout, jusqu'aux monuments des cimetières, l'écrit public fut mis sous surveillance. Les conséquences de cette reprise en main vont des limitations de l'affichage électoral jusqu'au travail de dénomination des rues et des lieux (plaques, etc.), entre autres dans un but d'éducation civique. A l'écrit, le pouvoir politique nouveau qui a tellement eu peur de la Commune préfère la sémiologie des monuments, des statues...
La deuxième partie de l'ouvrage porte sur la répression de la "délinquance graphique". L'auteur analyse en détail l'organisation de la surveillance graphique de l'espace public confiée aux gardiens de la paix, en attendant les caméras.
La dernière partie traite de la construction d'un "savoir policier de l'écrit", savoir d'experts et de laboratoires : ce que trahissent d'un crime l'écrit, l'écriture.
Manque l'écrit porté par les vêtements (wearable !) dont se sont emparées les marques et qu'arborent fièrement des personnes en mal de distinction et d'appartenance (marque de vêtements, d'équipes sportives ou politiques, d'universités, etc.). Manquent aussi les marquages des esclaves, des condamnés, déportés, etc. auxquels se substitueront les empreintes digitales.

Ouvrage important pour les faits qu'il rapporte sur l'histoire de l'affichage et de sa répression. Où en sommes-nous aujourd'hui ? Société de surveillance policière : l'ouvrage de Philippe Artières peut être lu comme une mise en perspective du droit d'afficher dans le cadre des Droits de l'homme et de la liberté d'expression (Article 11, notamment). Contribution à l'histoire de la censure. La notion de "délinquance graphique" forgée par l'auteur, en disciple de Michel Foucault, est féconde et pourrait trouver de nombreux terrains d'application. Mais elle ne saurait remplacer l'analyse économique : tout espace est désormais vendable comme support aux entreprises publicitaires, donc toute écriture, tout affichage non achetés à un bailleur provoque un manque à gagner pour le propriéaire.
Le passage au numérique pose de manière nouvelle les questions qu'évoque l'auteur, notamment des questions juridiques : qu'est-ce qu'afficher sur le Web et les réseaux sociaux, faut-il / peut-on contrôler cet affichage ? Quid de l'affichage numérique (DOOH), de l'interactivité éventuelle avec les écrans grâce au smartphone ? Et, dans tous ces cas, Web, réseaux sociaux ou DOOH, quel est le statut de la vie privée puisque, puisque, à la différence des écrits et affichages analogiques, il s'agit de médias qui peuvent voir le public qui les regarde ? Va-t-on assister à l'apparition d'une "délinquance" numérique ?
.

dimanche 15 décembre 2013

Pasolini : langue de la télévision, langue de la région, langue de l'école

.
Pier Paulo Pasolini, La langue vulgaire (Volgar' eloqio), 1976, 2013 pour l'édition française (traduction de Felicetti Ricci), Editions La Lenteur, Paris, 58 p. 8 €

Pasolini, cinéaste, se revendiquant marxiste, pourfend la télévision et l'école à l'occasion d'une réflexion sur le statut des langues régionales d'Italie. Pasolini n'y va pas par quatre chemins : il faut abolir la télévision et l'école secondaire.

Cet ouvrage, dont le titre fait penser à Dante Alighieri et à son De vulgari eloquentia (1305), est la transcription d'une discussion de Pasolini avec des enseignants et des élèves, sur le thème "Dialecte et école", le 21 octobre 1975, quinze jours avant son assassinat. Avec la question du dialecte (appelle-t-on dialecte tout ce qui n'est pas langue nationale, langue d'Etat ?), on touche à celle de la culture populaire : n'est-elle qu'une culture de classes dominées, subalternes ? La culture populaire est-elle devenue culture télévisuelle, culture des séries et du foot, du journal télévisé, des jeux et de la publicité, culture contre laquelle l'école est fatalement impuissante car à son idéal humaniste "s'oppose toute une vie, toute une existence, une famille, une télévision, un sport, le motocyclisme, le sport automobile" (p. 44). La question n'est-elle pas plutôt celle du risque de connivence entre culture scolaire et culture télévisuelle, là où il faudrait de la part de l'école une divergence critique délibérée, assumée ? L'école pour comprendre la télévision ou l'école comme antidote à la télévision ?

L'intérêt de ce bref ouvrage est d'abord dans la méthode de pensée socratique mise en oeuvre, une sorte de maïeutique pour aborder et rafraîchir une question usée et hypersensible, pour échapper à la langue de bois politicienne. Rupture presque épistémologique que permet le dialogue plus que l'exposé monologue. Comment s'évader des clichés que le discours politique accumule, accumulation qui fonctionne comme une censure ? Comment reconnaître l'impasse, au moins provisoire, d'une discussion aporétique, sans s'y décourager ?
Ensuite, l'intérêt du texte est dans sa violence rhétorique, décapante. Enonçant la centralisation culturelle et linguistique comme un fascisme, Pasolini dénonce dans la télévision et le consumerisme, les responsables d'un génocide culturel et linguistique en Italie : les citoyens, devenant consommateurs avant tout, abandonne leur langue régionale. Et qu'abandonnent-ils avec cette langue ?

Mais rien n'est simple, une fois le temps passé. L'école n'a-t-elle pas été "libératrice" avant que d'opprimer ? Comment dépasser, et vers quoi, "l'italien de la télévision", langue totalitaire ? Quelle place pour les langues régionales, à la télévision comme dans l'enseignement ? Jusqu'où retourner en arrière, que faut-il conserver ? Jusqu'où peut-on / faut-il être conservateur ? Peut-on changer les pratiques langagières par décret ?
Les problèmes ouverts par ce livre restent entiers quarante ans plus tard, d'autant que, au rapport langues régionales / langue nationale s'ajoute désormais (se substitue ?), homologue, un rapport langues nationales / langue internationale (la koiné que devient l'anglais). Voici à nouveau qu'il faut distinguer, comme le faisait le Descartes du Discours de la méthode, la langue des précepteurs et celle de son pays ("langue vulgaire").

Citons pour finir quelques vers du poème qui lance cette discussion (le troisième vers est une citation du poète suisse Giorgio Orelli) et installe, comme tonalité du dialogue, la proximité affective de la langue régionale, langue maternelle et langue-mère, langue de la nostalgie. Penser à La Rochefoucauld : "L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit et dans le cœur, comme dans le langage" (Maximes, 342)

"La langue vulgaire : aime-la.
Prête l'oreille, bienveillante et phonologique,
à la lalìa/ au murmure ("Che ur a in / Quelle heure est-il ?")
qui s'élève des profondeurs des midis,
entre les haies séchées,
dans les Marchés  -- qou les Foires aux bestiaux --
dans les Gares -- entre les Granges et les Eglises--"



Sur la langue et sa "pollution" :
Sur Dante : De l'éloquence en vulgaire. Traduction et commentaires sous la direction d'Irène Rosier-Catach, Paris, Fayard, 2011, 400 p. (texte latin et traduction)

lundi 9 décembre 2013

L'Institut Pasteur, naissance d'un modèle économique pour la recherche scientifique

.
Annick Perrot, Maxime Schwartz, Pasteur et ses lieutenants. Roux, Yersin et les autres, Paris, Odile Jacob, 2013, 270 p.

Formé et bâti au XIXème siècle pour abriter et développer les travaux de Pasteur et de son équipe (Duclaux, Roux, Calmette...), l'Institut Pasteur invente alors un type d'organisation scientifique que le Web a retrouvé et étendu, plus tard, dans d'autres pays, pour d'autres domaines de recherche.
Besoin de liberté, de flexibilité, d'agilité, la raison d'être première de l'Institut fut d'échapper à la lourdeur de sa tutelle administrative, à la bureaucratie de la recherche et de l'enseignement : déjà, le "mammouth" prenait du poids.

Carrefour de la recherche dans plusieurs domaines, l'Institut accueille dès le début des chercheurs étrangers (dont Ilyia Metchnikoff, le premier, futur prix Nobel, spécialiste de l'immunité) et traite des malades venant du monde entier. Lieu de recherche théorique avec ses labos, ses publications (Annales), il est aussi un lieu d'enseignement de haut niveau. Bien vite, l'Institut ouvre des "filiales" indépendantes en province (Lille), à l'étranger, dans les colonies (Tunis, Saigon), en Perse, en Grèce. Logique d'incubation, d'accélération. Le Réseau compte aujourd'hui 32 instituts.
Son modèle économique s'est mis progressivement en place selon un principe clair : les soins (la vaccination) sont gratuits, les produits (vaccins) sont vendus. D'abord philanthrope et idéaliste, l'Institut a fini par organiser une souscription (crowd funding), déposer des brevets. Une entreprise de bio-technologie était née.

De la rage vaincue au BCG, du ver à soie à la diphtéryie, les auteurs nous font partager comme un roman l'histoire des vaccins, les débuts de la microbiologie, de l'immunologie. Livre d'histoire des sciences, l'ouvrage met l'accent sur la biographie des personnages essentiels mais traite le sujet de manière trop journalistique. Après avoir refermé le livre, on se prend à regretter que soient seulement effleurées des questions comme l'organisation du travail scientifique collectif ("l'union des travailleurs de la preuve", comme disait Gaston Bachelard) avec ses rivalités, ses erreurs rectifiées ou encore l'invention du modèle économique d'une institution de recherche généreuse et rigoureuse que le numérique n'a pas encore réussi à imiter.
.

lundi 2 décembre 2013

La révolution symbolique selon Bourdieu : le cas Manet

.
Pierre Bourdieu, Manet. Une révolution symbolique. Cours au Collège de France (1998-2000), Paris, Raisons d'agir / Seuil, 2013, 774 p., Index (dont un index des tableaux cités).

Voici le second tome des cours de Bourdieu au Collège de France ; il traite de Manet, de sa peinture et de sa carrière, de sa place dans l'histoire de l'art ; le premier volume des cours portait Sur L'Etat (1989-1992). Les textes sont des enregistrements transcrits, corrigés par les éditeurs et "mis en forme" (découpage, ponctuation, intertitres, notes). Cette mise en forme laisse heureusement passer les réflexions de Bourdieu sur son propre enseignement mais ausssi sur les grandes écoles, sur le journalisme ("le journalisme étant évidemment la tête de turc spontanée du sociologue, car c'est un lieu de production de bêtises à la fois triomphantes et relativement faciles à démolir"), sur l'enseignement aussi ("Nous sommes dans un enseignement du français qui est un enseignement de la contemplation...").
Vestiges d'oralité, les digressions rapportées, souvent pleines d'humour et de modestie scientifique ont autant d'importance, parfois plus, que les développements des cours. Alors, on a l'occasion de voir Pierre Bourdieu au travail, hésiter, citer pour confirmer, corriger ce qu'il vient de dire, s'en moquer, recommencer, approfondir pour mieux se faire comprendre : un cours vivant n'est-il pas un travail, une gestation lucide plutôt qu'une exposition finie, figée puis projetée dans un Power Point ?

Au principe de cet ouvrage se trouve un paradoxe : les révolutions, notamment symboliques, se font imperceptibles au fur et à mesure qu'elles réussissent car "la révolution symbolique produit les structures à travers lesquelles nous la percevons". La révolution symbolique qu'instaure Manet dans la peinture est idéal-typique, aussi les résultats du travail réalisé par Pierre Bourdieu peuvent sans doute être transférés à d'autres révolutions culturelles, problématique et méthode comprises : je crois que les révolutions dans les médias relèvent d'un même travail d'analyse.
Par exemple, Pierre Bourdieu évoque le travail des chercheurs qui ont méticuleusement montré le rôle, dans le marché de la peinture, des petits formats de tableaux, des toiles toutes préparées, de la peinture chimique, transportable dans des tubes : on pense aux changements intervenus dans les médias numériques, à la miniaturisation, à la portabilité des outils de production et de réception (smartphone), par exemple. Œuvres, structuration du marché, changements technologiques et révolution symbolique vont-ils de pair, avançant en même temps, d'un même pas, toutes causes mêlées, ou bien l'un détermine-t-il, structure-t-il les autres (la relation infrastructure / superstructure, la "dernière instance" hantent ces réflexions) ? A confronter avec l'histoire du développement de l'informatique, de l'intelligence artificielle "aux origines de la culture numérique".

Pierre Bourdieu parle de subversion à propos de l'oeuvre de Manet, tout en l'étudiant comme le produit d'une "relation entre un habitus socialement constitué et un champ historiquement constitué". La détermination sociale de la transgression peut-elle s'étudier comme la détermination de la banalité qu'elle transgresse ? Comme toujours chez Bourdieu les analyses sont parsemées d'incises épistémologiques sur la production du savoir sociologique, historique et sur le rôle des médias : structuration et extension du champ, opposition de la vraie vie et du spectacle (Guy Debord n'est peut-être pas si loin).
Cet ouvrage d'histoire sociale de l'art constitue aussi, en chemin, un excellent manuel de sociologie de l'art et des médias : tous les concepts clés de Bourdieu y sont mis en oeuvre, discutés et illustrés : champ, habitus, capital social, hexis corporelle, etc.

mercredi 20 novembre 2013

Les médias sociaux d'avant

.
Tom Standage, Writing On The Wall. Social Media. The First 2,000 Years, 2013, New York, Bloomsbury, 288 p. Bibliogr.

Avant Facebook, avant Snapchat, avant Twitter et bien d'autres, l'information circulait, des réseaux se constituaient pour l'échange des informations empruntant des médias divers : graffiti sur les murs, lettres et poèmes manuscrits, pamphlets, rumeurs, etc. : l'auteur reprend l'histoire de la communication et la relit à la lumière des réseaux sociaux modernes, retrouvant l'équivalent des like, des courriers, des blogs, des commentaires, des posts... Regarder le passé pour comprendre l'avenir ("Learning from really old media") : méthodologie des écarts. L'auteur dresse un panorama historique des techniques mises successivement en œuvre pour la communication publique, plus ou moins privée. Après avoir résumé les travaux anthropologiques de Robin Dunbar, le livre développe plusieurs exemples historiques. Entre autres :
  • Les médias de l'époque romaine (acta diurna populi Romani, tablettes de cire, graffitimessagers, etc.), le réseau social de Ciceron. 
  • La propagation du christianisme et ses techniques de communication : l'exemple de Paul de Tarse et de ses lettres.
  • La diffusion de la Réforme aussi, de la viralité des 95 thèses de Luther affichées sur les portes du château de Wittenberg en 1517 à la diffusion des bibles imprimées en langue allemande. 
  • La communication sociale à la cour des Tudor avec les poèmes manuscrits comme des posts partagés et commentés par écrit (la circulation remarquable du Devonshire Manuscript, 1534-1539) ; le recours au manuscrit pour se distinguer de l'imprimé si commercial, presque vulgaire dans sa modernité. 
  • Le rôle des cafés à Londres (coffee houses), à Paris (Le Procope, 1686) cafés où lectures et discussions allaient bon train ; cafés thématiques, spécialisés : poésie, divertissement, finance, information, etc. Cafés lieux de culture (penny universities) et d'innovation où se tiennent des débats scientifiques. 
Ensuite, Tom Sandage couvre, de manière traditionnelle, l'histoire de la presse et de l'information, du journalisme aussi : gros plans sur l'indépendance des colonies américaines et le rôle de la presse et de l'imprimerie (cf. la stratégie de diffusion de Common Sense par son auteur, Thomas Paine), gros plan sur la révolution française où l'on voit la presse jouer un rôle ambigu, opprimant autant qu'elle libère. L'auteur accorde une place originale au rôle du télégraphe et des télégraphistes, "première communauté online" (cf. du même auteur, The Victorian Internet, 2009).
Les derniers chapitres, plus classiques, concernent l'histoire récente des médias, de la radio au Web pour en venir aux inévitables clichés sur les réseaux sociaux et l'illusoire émancipation politique (le "printemps arabe").

Au cours des 2000 années parcourues par l'ouvrage, des questions réapparaissent de manière lancinante : l'importance de la copie, d'abord encouragée, pour favoriser la disssémination, l'anonymat qui protège et fait avancer les libertés, le débat vie privée / vie publique, la force structurante des réseaux de personnes, la survie du manuscrit au-delà de l'imprimerie...
Des fonctions presque universelles des médias sociaux se dégagent : copier, partager, bavarder, répéter, afficher, accrocher des commentaires à un texte, etc. Ceci éclaire les médias sociaux actuels et fait voir à la fois leur originalité et leurs différences : par exemple, que sont devenus les cafés (Starbucks) ? On note aussi, jusqu'au milieu du XIXème siècle, l'absence de la publicité comme financement et parasite de la communication publique. La publicité, de plus en plus présente, caractérise manifestement la communication de l'époque moderne, communication qu'elle développe et entretient finissant par toucher la communication privée (réseaux sociaux).
.

dimanche 10 novembre 2013

Cartographies du mystère français

.
Hervé Le Bras, Emmanuel Todd, Le mystère français, Paris, Le Seuil, 2013, 322 p.

Peut-on comprendre, définir la France ? Pour les auteurs, il n'y a pas de "mystère français" mais un kaléidoscope, une complexité changeante à déconstruire rationnellement à l'aide d'outils démographiques, de sociologie politique, d'anthroplogie. Engagement méthodologique : "l'anthropologie est le contraire de la finance" (p. 302).
L'hypothèse centrale est que l'explication des changements sociaux intervenus entre 1980 et 2010 se trouve dans les sous-bassements anthropologiques et religieux du pays, dans les mentalités conçues comme une sorte d'infrastructure. Hypothèse géographique : la démonstration recourt à des analyses et une méthodologie cartographiques.

L'ouvrage s'inscrit dans la longue durée pour décrire les dynamiques de la société française. Les présentations cartographiques, lumineuses, provoquent des explications nouvelles, souvent inattendues, hors des typologies rebattues.
Les auteurs retiennent plusieurs axes d'analyse, mobilisés et convoqués en permanence, conjugués et croisés pour démystifier.
  • Le décollage éducatif. La force explicative donnée à l'éducation est quantifiée à partir de critères qui sont souvent simplificateurs, mais ce sont les seuls disponibles : ainsi du baccalauréat dont le nominal recouvre tant réalités inégales. Si sa pénétration est si élevée, c'est parce que l'on a reporté ailleurs les inégalités (mentions, options, sections, établissements, appréciation des enseignants, des chefs d'établissement, etc.). Tout le monde sait cela. De plus, inévitablement, comme dans toute sociologie historique, le niveau d'éducation met sur le même plan des formations touchant des générations éloignées ; comment confronter le baccalauréat de 1930 et celui de 2010 ?
  • L'émancipation des femmes. Quels critères ? Contraception, fécondité, emploi, certes. De là à en avoir fini avec "l'infini servage de la femme" (Rimbaud)... L'écart avec les hommes pour les formations scientifiques et techniques, l'accès aux postes de directions dans les entreprises, la durée du travail, l'exposition à la violence : cette libération n'est pas terminée. Peut-on l'escompter sans que ne soit affectée à son tour la "culture masculine" inculquée par la société française, partie prenante de ses mentalités ? Quid d'une émancipation masculine ?
  • La place du catholicisme. C'est sans doute l'aspect le plus convaincant de l'ouvrage. La religion des pratiquants a fait place à un catholicisme quelque peu laïcisé, invisible mais prégnant, implicite comme une sorte d'habitus culturel inscrit dans la sensibilité générale et qui s'avère "agent de structuration des comportements éducatifs ou politiques". Les "valeurs organisatrices du catholicisme" subsistent une fois la religion visible s'est effacée : le catholicisme est ainsi corrélé aux études longues, au travail à temps partiel, à la fécondité, à la famille nucléaire... La religion vaincue s'est emparée de ses vainqueurs ! Le catholicisme constitue une "couche protectrice", concept que les auteurs empruntent à Joseph Schumpeter ("protecting strata" / "protective frame").
  • La structure familiale : famille nucléaire / famille complexe / famille souche, en partie liées à l'habitat, définissent un "système anthropologique".
Ces variables fondamentales rendent compte de faits sociaux divers tels que la désindustrialisation, la gentrification (reconquête des quartiers populaires par les plus riches), la nouvelle pauvreté urbaine, la spacialisation intermédiaire des populations intermédiaires, l'immigration, le Parti communiste, le mariage... Au fil des pages émerge, complexe et multiple, une géographie de la France et des changements en cours. Ce livre met en oeuvre une méthodologie empirique, tissée de grandes hypothèses et de bricolages conceptuels. Les démonstrations sont parfois incertaines et limitées, mais toujours fécondes. L'ouvrage n'apporte pas un savoir catégorique et définitif que l'on pourrait importer tout prêt pour des travaux de marketing mais un mode de penser stimulant, des questions, des doutes. Et c'est tant mieux : l'analyse de données socio-culturelles (big data) requiert flexibilité et pragmatisme ; elle s'accomode mal des dogmatismes.

Insistons sur la méthode cartographique mise en œuvre. Alors que la géographie entre en force dans le marketing, il est indispensable de pouvoir combiner le micro-géographique de la localisation (adresse IP, code postal, aires urbaines, etc.) au macro-géographique tellement éloigné d'une géographie administrative si commode (départements, régions INSEE, etc.). De la même manière, il est indispensable de pouvoir raccorder des thèmes-cibles (mots clefs, clustersetc.) à des ensembles plus larges où ils peuvent trouver leur sens et leur cohérence. A leur analyse géographique, les auteurs ajoutent une dimension diachronique qui manque souvent aux analyses du marketing : pourtant, toute géographie a son histoire, une dynamique. Imaginons ce que cette méthodologie permettrait avec la richesse des données cartographiques maintenant disponibles grâce à la numérisation de la géographie humaine.
.

dimanche 3 novembre 2013

Sur "House of Cards"... et le smartphone

.
Le plus remarquable de cette série, sur le plan des médias, est l'omniprésence du smartphone.
Le téléphone portable est partout au coeur de l'action, au déclenchement des revirements. Chaque personnage en a son usage, émetteur, récepteur et le brandit parfois comme un sceptre. On l'oublie ostensiblement pour se rendre "injoignable", on le jette dans un caniveau, comme une trace que l'on efface. Tweets à la cantonnade, messages, photos : immédiateté nouvelle, rythme, articulation narrative évidente aux contemporains : storytelling. Pour la mise en scène, le smartphone dispense de l'unité de lieu et de temps. Imaginer le smartphone dans une pièce de Racine, théâtre sans autre technologie de communication que la voix et le geste ! Un messager parfois...
Curieusement, l'espionnage de la vie privée et la localisation grâce au smartphone ne sont pas encore mobilisés par l'intrigue et les services secrets... Prochains épisodes ?

Autant que sur le microcosme politique américain de Washington, D.C., la série porte sur les médias, le journalisme et les lobbies. Une jeune journaliste, Zoe, en est l'un des personnages principaux, tout comme dans la série de la BBC (1990) que copie "House of Cards" américaine, où, déjà, une jeune journaliste jouait un rôle essentiel.
Ce théâtre de la politique américaine fourmille d'allusions à Watergate et au Washington Post (Carl Bernstein, Bob Woodard, All the President's Men, 1974) dont on a d'ailleurs aussi fait un film (1976). Le monde des médias se regarde. Notons encore que le personnage central se "shoote" au jeu vidéo avec une PS Vita (beau placement de produit !).

La répétition du générique, lorsque l'on regarde plusieurs épisodes de suite comme y incite Netflix (Binge viewing), s'avère pour le moins lassante. Les éditeurs qui publient d'un coup leurs séries devraient imaginer une fonctionnalité permettant d'éviter le répétition du générique.


N.B. En février 2015, Sesame Street diffuse "House of Bricks", une parodie de "House of Cards" où l'on voit le loup, avec son smartphone, envoyer des messages aux Trois petits cochons !

samedi 26 octobre 2013

Gestion du divertissement : la stratégie du blockbuster

.
Anita Elberse, Blockbusters. Hit-making, Risk-taking, and the Big Business of Entertainment, Henry Hol & Company, New-York, $ 12,74, 320 p., 2013, Index.

Professeur de marketing à Harvard, Anita Elberse étudie et expose - et raconte aussi - les raisons de l'efficacité des blockbusters. Elle montre que le passage de l'analogique au numérique ne change rien à la logique des grands succès dans l'économie et la gestion du divertissement. Au contraire : de plus en plus de produits (musique, DVD sur Netflix, vidéos sur YouTube, livres, jeux vidéo) sont consommés à un faible nombre d'exemplaires tandis que les ventes se concentrent sur quelques titres, sur quelques personnes : c'est le contraire de l'effet escompté de la "longue traîne" qui devait faire vendre moins d'unités de beaucoup plus de titres : Chris Anderson, The long tail. Why the Future of Business is Selling Less of More, 2006.

Pour sa démonstration, Anita Elberse s'intéresse au cinéma, au show-business (Lady Gaga, Tom Cruise, Maroon 5, Jay-Z), à l'édition et même à la distribution numérique des opéras (le Met de New York) ; elle traite aussi beaucoup du sport : du football (Real Madrid, Beckham, NFL), du tennis (Shaparova), du basket (LeBron), du baseball (MLB), etc. De ses nombreuses et diverses observations, elle conclut qu'il vaut mieux tout miser sur un film ou un livre dans l'espoir de produire un énorme succès - quitte à risquer de tout perdre - plutôt que répartir son investissement entre divers projets de moindre ampleur (i.e. diversifier son portefeuille). Dépenser davantage sur moins de produits : la stratégie marketing du blockbuster (tente-pole strategy) s'oppose à celle dite de gestion pour les marges (managing-for-marges) qui a vu échouer lourdement le network NBC ; elle s'avère toujours la plus efficace dans la gestion du divertissement. Cette proposition est issue d'observations réalisées sur les dix dernières années, et vérifiées sur des cas plus récents ; elle va à l'encontre des clichés du marché : plus de canaux de télévision ont provoqué, non pas une fragmentation de l'audience, comme l'on s'y attendait mais une concentration. De même, iTunes qui met à disposition largement vend étroitement. Netflix suit le même modèle, Hulu aussi...

Les économies d'échelle, au travers de l'achat d'espace publicitaire nécessaire au lancement des produits de divertissement, accentuent l'intérêt des blockbusters, de même que l'internationalisation des marchés du divertissement ou, sur un autre plan, celle des réseaux sociaux mondiaux. L'économie des blockbusters favorise la répétition et les positions acquises : genres de films (vampires, super-héros masculins), acteurs, sportifs ou chanteurs à succès... Stars à temps plein, people, "celebrities" ! Ce conservatisme rencontre et renforce le conformisme des spectateurs, téléspectateurs, lecteurs...

L'auteur semble prendre peu de distance avec le milieu qu'elle analyse, sa culture, son idiome, ses valeurs. Elle éprouve sympathie et admiration pour le monde qu'elle observe, qui constitue son terrain (field) ; elle n'est certes pas "en colère contre l'air du temps". Elle décrit sans intention de dénoncer, approfondit des cas. On n'est pas loin d'une approche ethnologique.
Au plan épistémologique, l'ouvrage n'évoque pas, et c'est regrettable, les effets induits par la quantification, la comptabilisation continue du succès où s'illustrent notamment les réseaux sociaux (nombre de fans, de suiveurs, etc.) et les médias (Billboard, Variety, etc.). On attendrait ici des références à Gabriel Tarde, ni évoqué ni cité (ethnocentrisme des sciences de gestion américaines ?) : Tarde réclamait une science des "intérêts passionnés", une psychologie économique des loisirs, soulignant que "dans l'emploi de ses loisirs, comme dans l'exercice de son travail, l'homme est imitatif." (Psychologie économique, Tome premier, 1902). Cette psychologie économique et la logique de réduction des coûts de transaction convergent dans le sens des blockbusters. Pourquoi ?

Les conclusions de cet ouvrage peuvent-elles être étendues à d'autres domaines, aux stratégies marketing d'autres marques ? L'auteur le pense, évoquant le cas d'Apple, de Victoria's Secret ou de Burberry dont la culture commerciale s'apparente à celle des entreprises de loisirs numériques ; cela vaut aussi pour Red Bull, pour Starbucks, etc. Le numérique permet la transformation du business des marques et de leur marketing en show business. Triomphe de la "société du spectacle" (Debord) ou de la "classe de loisir" (Veblen) ? "There is no business like show business..." : la conclusion s'imposait.
Le livre est agréable. On ne s'ennuie pas. Danger ! Ensuite, il faut le relire pour le désenchanter.

.

jeudi 10 octobre 2013

Médias de la Bible

.
Pierre Monat, Histoire profane de la Bible. Origines, transmission et rayonnement du Livre saint, Paris, Perrrin, 304 p., Bibliogr. 22 €

Cet ouvrage n'a pas d'ambition religieuse : il vise essentiellement l'histoire d'un ensemble de textes rassemblés diversement, à diverses époques, sous le nom de Bible. TaNaK, Ancien Testament, Nouveau Testament, Pentatheuque... De quel(s) texte(s) s'agit-il lorqu'il est question de la Bible ? Derrière ce terme unique se cachent des œuvres différentes variant selon les contenus réunis, les langues d'origine, les époques, les traductions... L'ambition de Pierre Monat est d'exposer et expliquer ces différences. L'enjeu des variations observées est souvent d'ordre confessionnel mais aussi profane : les textes qui forment les "Bibles" nourrissent depuis des siècles les cultures occidentales, religieuses, certes, mais laïques aussi : elles constituent un ensemble commun de références partagées, d'images, de sentences, de formules, de proverbes, de maximes, etc. Car tout le monde pense et s'exprime avec ou contre la Bible, souvent sans le savoir.

"De quelle Bible parlons-nous", demande d'emblée l'auteur. Ajoutons : quelle bible lisons-nous ? La fameuse Septante (traduction de l'hébreu en grec, Alexandrie, vers 260 avant J-C), la Bible d'Erasme (grec et latin, 1516), celle de Lefèvre d'Etaple en français (1523), la Bible de Luther (1545) dont on dit qu'elle a formé la langue allemande, la Vulgate traduite de l'hébreu (veritas hebraica) et du grec en latin, par Jérôme, les "bibles" juives, les bibles chrétiennes (ancien et nouveau testaments avec les Epîtres de Paul et les Evangiles qui annoncent Jésus) où divergent catholiques, protestants et églises d'Orient avant que ne s'instaure, récent, un relatif œcuménisme. Tout d'abord donc des problèmes de textes... Malgré tout le talent de Pierre Monat, il est bien difficile de ne pas s'y perdre.

Pierre Monat rappelle combien la dimension matérielle de l'édition a été déterminante à chaque étape de la "construction" de la Bible (des bibles). Comme pour tous les textes anciens, le passage de l'oral à l'écrit, du rouleau de papyrus au parchemin (codex), à l'imprimerie, chaque étape technologique affecte le texte. Le travail des copistes, des correcteurs, le travail des traducteurs au fur et à mesure du passage de l'hébreu et du grec puis aux langues modernes, affectent également le texte. De plus, l'élaboration des textes bibliques a été scandée par la découverte de documents plus anciens, de références plus sûres (cf. les rouleaux de Qumrân en hébreu, araméen et grec datant du 3ème siècle avant notre ère), par les mouvements culturels (la Renaissance), par les ingérences politiques des rois, des empereurs et des papes qui prétendaient confisquer un texte à leur convenance.

S'y ajoute la difficulté de déchiffrer des documents calligraphiés en onciale, sans espace entre les mots, avec des abréviations, sans ponctuation. L'imprimerie transformera l'économie et la technologie de la Bible : elle permettra le réalisation de bibles polyglottes (suivant le principe de l'Hexaples d'Origène), l'incorporation de commentaires dans les éditions, puis la multiplication des bibles en langues vernaculaires, longtemps interdites par certaines autorités religieuses : il faut que tout le monde puisse lire la bible, y compris les femmes. Certains traducteurs, comme Henri Meschonic, essaient de dégager la langue de la bible de la gangue accumulée dans des traductions "effaçantes", de la "déshelléniser" voire de la "débondieuser" en collant de plus près à l'hébreu, à son rythme, sa prosodie, et en privilégiant une terminologie laïque.
L'ouvrage de Pierre Monat fait entrevoir la difficulté d'une science des textes bibliques. L'exégèse historico-critique contemporaine redonne de la rigueur à l'élaboration du texte (ecdoticiens, linguistes), elle distingue l'approche historique de l'interprétation théologique et confessionnelle et invite à des lectures toujours inachevées, prudentes et, nécessairement, toujours actuelles. Lire la bible est un art vivant.

Références
Ajoutons quelques références à la bibliographie de Pierre Monat.
  • Die Schrift, 4 volumes, de Martin Buber et Franz Rosenzweig. Ce n'est pas exactement une traduction : les auteurs ont rendu le texte en allemand ("verdeutscht"), Deutsche BibelGesellschaft, Stuttgart, 1976. Avec un texte de Martin Buber, "Zu einer neuen Verdeutschung der Schrift".
  • Die Tora nach der Übersetzung von Moses Mendelsohn, 2001, Jüdische Verlagsanstalt, Berlin, glossaire et cartes
  • Jacob ben Isaac Achkenazi de Janow, Le Commentaire sur la Torah- Tseenah ureenah, Traduit du yidish par Jean Baumgarten, Paris, Verdier Poche, 1987.
  • Etz Hayim, Torah and commentary, New York, 2001 (bilingue hébreu / anglais). Il existe une édition de "poche" (Travel Size Edition)
  • La Voix de la Thora, commentaire du Pentateuque, textes hébreu et français, par Elie Munk, Paris, 1992, Fondation Samuel et Odette Lévy
  • La Bible, Ancien et Nouveau Testament, traduction de Louis-Isaac Lemaître de Sacy, préface et textes d'introduction établis par Philippe Sellier, Editions Robert Laffont, 1990, Chronologie, cartes, lexique
  • Martin Luther, Ecrits sur la traduction, Paris, 2017, Belles Lettres
  • Naissance de la Bible grecque, Paris, 2017, Les Belles Lettres, et ici ; sur la Septante.
Pour les savants polyglottes, rappelons le site recommandé par Pierre Monat : Lexilogos.

mercredi 2 octobre 2013

Capteurs et mobile : l'économie du contexte numérique

Robert Scoble, Shel Israel, Age of context. Mobile, Sensors, Data and the Future of Privacy, Patrick Brewster Press, 2013, $9.99 (version numérique)

Ce livre relève du genre journalistique. Ce n'est ni un livre d'ingénieurs, ni un livre de praticiens. Il ne s'agit pour les auteurs, au terme d'une enquête documentaire et d'interviews, que de repérer, présenter et vulgariser des idées générales sur les évolutions sociales du numérique.
L'enquête s'en tientt à quelques directions technologiques clés : la mobilité, les réseaux sociaux, le big data, les capteurs (sensors), la cartographie et la localisation (pinpoint marketing, geo-fencing). Internet des choses, robots assurant des travaux domestiques, une assistance pour toutes sortes de tâches... S'y ajoute surtout le wearable computing : l'intelligence informatique de ce tout ce que l'on porte, bracelet, montre, lunettes, vêtements.

Les auteurs perçoivent dans cet inventaire quelque peu hétéroclite un point crucial, commun : la prise en compte et l'analyse du contexte par les technologies. Ceci affecte bien sûr le commerce et les lieux publics (stades, taxis, etc.), l'automobile et les déplacements, la vie urbaine, les transports, la pollution, la santé, l'hygiène. Ces secteurs convergent, grâce au cloud computing, dans l'analyse et l'exploitation des données issues des multiples dimensions de l'environnement immédiat, ce dont rend compte la notion unifiante de contexte - qui n'est sans doute pas le meilleur terme pour désigner de ce qui se trouve tout autour de nous, à proximité active, ce qui nous marque et est susceptible de nous interpeler. Umwelt ? Smart city ?

L'ouvrage est délibérément enthousiaste, optimiste. Il inventorie des utopies réalistes, réalisables, déjà presque réalisées pour certaines, science fiction à faible portée et qui fait d'autant plus rêver. Le numérique aurait-il réponse à tout ? Chemin faisant, cette économie du contexte développe une économie de l'intention, qui est aussi une inquiétante économie de la vie privée et qui pose en retour bien des questions, plus morales que technologiques. Manque peut-être une description, qui rassurerait, des moyens de résistance à cette invasion de la vie privée, lorsqu'elle n'est pas voulue, souhaitée.
Notons que l'ouvrage est parrainé par quatre marques (dont Microsoft) : voici le nouveau modèle économique de l'édition numérique, copié sur la presse magazine...

dimanche 22 septembre 2013

Un crieur dans la ville du Moyen-Age

.
Nicolas Offenstadt, En place publique. Jean de Gascogne, crieur au XVe siècle, Paris, Editions Stock, 268 p., Bibliogr., Index, 20 €

Le crieur, bien avant le journal, bien avant la radio, donnait les nouvelles officielles. Il est aux origines de la communication publique en Europe.
En place publique est un ouvrage de chercheur, d'historien, ouvrage méticuleusement documenté et argumenté au point qu'il pourrait faire fonction de manuel, car c'est, en acte, un discours sur la méthode en sciences sociales et, même, en journalisme.
Il s'agit d'une biographie difficile, celle de Jean de Gascogne, personnage modeste de la vie urbaine à laquelle il participe diversement :  il ouvre et ferme les portes de la ville, il est guetteur, valet ou manouvrier (préparation des armes, réparation de fortifications, manutentions de toutes sortes lors des incendies, des foires, etc. Toutes ces activités s'ajoutent à son métier de crieur. Jean de Gascogne a une longue vie active, quarante années ; à travers elle, l'auteur fait connaître le quotidien du "petit peuple", peuple sans histoire, scrupuleusement, sans inventer (modéliser !) à partir des archives disponibles, exclusivement.

Cette analyse du métier de crieur permet de réfléchir à l'articulation entre écrit et oral dans l'histoire de la communication (question paradoxale : le crieur sait-il lire ?), elle permet aussi d'approfondir la notion d'espace public au Moyen-Âge. Quant à l'environnement de communication, le cri doit faire sa place dans l'encombrement sonore, concurrencé, notamment, par les sonneries de cloches, nombreuses.
Mais le crieur n'est pas seulement un porte voix : il incarne l'autorité et n'est en rien un personnage folklorique, souligne l'auteur. Le crieur intervient dans des situations rituelles, garantes de son efficacité symbolique. Agent de la communication économique, il "crie" toutes sortes d'annonces y compris les appels d'offre pour les marchés de travaux publics, les ventes d'héritages et de gages. Au cœur d'un espace réticulaire ("tournée du cri") marqué par la régularité, les crieurs propagent le discours officiel, celui du roi mais aussi celui de la ville. Jean de Gascogne représente la ville, il est habillé à ses couleurs (livrée) pour accomplir des cérémonies officielles : présentation des cadeaux de la ville (vin) aux visiteurs, aux prélats, accompagnement d'ambassades de la ville à la rencontre du roi.
Jean de Gascogne est un des hommes à tout faire de la ville de Laon tout autant qu'un personnage clé, banal et familier ; souvent dans la rue dont il est un personnage public, intermédiaire entre les pouvoirs et le peuple, il est source d'information pour les habitants. C'est un homme média que remplacera la PQR quand presque tout le monde saura lire. Mais, le remplace-t-elle ?


Du même auteur, sur le même sujet : "Les crieurs publics à la fin du Moyen Âge. Enjeux d’une recherche", in Claire Boudreau, Information et société en Occident à la fin du Moyen-Âge, Publications de la Sorbonne, 2004.
Voir aussi notre post sur Patrick Boucheron, Nicolas Offenstadt et al., L'espace public au Moyen-Âge. Débats autour de Jürgen Habermas, Paris, PUF, 1991, 370 p.
.

dimanche 15 septembre 2013

Karl Kraus, journalisme et liberté de la presse

.
Jacques Bouveresse, Satire & prophétie : les voix de Karl Kraus, Marseille, éditions AGONE, 2007, 214 p., Index.

Karl Kraus (1880-1936) vécut dans la Vienne de Freud, de Musil, de Canetti, de Wittgenstein, de Gustav Mahler, de Schönberg... Die Fackel, La torche (1899-1936), revue dont Karl Kraus finit par être le seul auteur, est une publication tout à fait originale, plus ou moins irrégulière, de pagination variable et de tonalité satirique.
Dans ce volume, Jacques Bouveresse a réuni quatre textes qu'il a consacrés à Karl Kraus entre 2005 et 2007 et qui ont pour fil conducteur la critique du journalisme : Karl Kraus se voulait "anti-journaliste". Ce sont des textes de circonstance et l'on ne sera pas surpris que l'auteur soit tenté d'appliquer les analyses et les satires de Karl Kraus à des situations journalistiques contemporaines.

Une du N°1 de Die Fackel, copie
d'écran sur Austrian Academy Corpus
La critique du journalisme par Karl Kraus est tellement virulente qu'il va jusqu'à demander de libérer le monde de la presse. Analysant la manière dont la presse a préparé et incité la population à la guerre de 1914-1918 (journalistes va-t-en-guerre), puis dont elle a rendu compte du conflit, Karl Kraus stigmatise les journalistes et regrette qu'ils n'aient pas été condamnés, une fois la paix rétablie, comme criminels de guerre. Karl Kraus demande que la presse, responsable à sa manière de la guerre, rende des comptes. Lui qui voit se profiler, dans le traitement du premier conflit mondial, les horreurs criminelles du second, finit par contester la valeur - et le dogme - de la liberté d'une presse qui "inflige au peuple un mensonge de mort".

La matière première des journalistes, c'est la langue. Ce sont les mots et les clichés qu'ils charrient : Karl Kraus dénonce la "catastrophe des expressions toutes faites", des clichés ("Katastrophe der Phrasen", "der klischierten Phrase"). La presse déréalise le monde et fait "vivre la mort des autres comme une nouvelle journalistique" : effet des médias de masse livrés chaque jour à domicile par l'imprimerie, que Karl Kraus compare à une mitrailleuse rotative ("Rotationsmachinengeweher"). Avec la presse, les lecteurs vivent une vie irréelle, une vie de papier ("papierenes Leben").
Karl Kraus défend la langue allemande contre le totalitarisme, comme plus tard le feront Victor Klemperer ou Paul Celan. Aux yeux de Karl Kraus, la presse et le journalisme corrompent la langue, facilitant la circulation et l'acceptation des idées les plus douteuses (les fake news, un siècle avant Facebook)@.
Notons que cette critique implacable de la presse, de son économie doit être malgré tout tempérée par l'existence-même de Die Fackel... jusqu'à l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie, du moins.

Exagérations de Karl Kraus ? Peut-être, mais qu'il faut mettre en rapport avec sa lucidité, ses prémonitions : dès 1915, il voit l'Allemagne comme un camp de concentration, il entrevoit des usines fonctionnant grâce au travail forcé, etc. Et l'on pense aussi à cette répartie d'un personnage de sa tragédie, "Les Derniers jours de l'humanité" : "Statut juridique ? On a le gaz". Son biographe, Edward Trimms, parle de Karl Kraus comme d'un "apocalyptic satirist" (2005).

Lire Kraus ravigote et débarasse  notre vision des médias de sa gangue d'habitudes et de clichés. Il faut savoir gré à Jacques Bouveresse de nous amener à lire Karl Kraus, pour bousculer nos certitudes sur les médias et le journalisme. Il faut lire Jacques Bouveresse et néanmoins contester ses propos surtout lorsqu'il généralise (dernier chapitre) hors de son territoire de compétence (la philosophie des sciences). Par exemple, d'où tient-on que les médias peuvent imposer des idées et des manières de penser sinon du journalisme même ? Qui a donc la capacité de résister, d'où vient cette capacité ? D'où vient la rupture avec l'ordre établi par les médias ? Bonne question pour un épistémologue !
  • Du même auteur, Schmock ou le triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus, Paris, Editions du Seuil, 2001, 231 p. Bibliogr.
  • Voir aussi, de Jacques Le Rider, Les Juifs viennois à la Belle Epoque, Paris, Albin Michel, 2013, 358 p. Bibliogr., Index.

samedi 31 août 2013

Une appli totale pour la 9ème Symphonie de Beethoven

.
Beethoven's 9th symphony, Touch Press / Deutsche Grammophon, 2013, sur iTunes, $13.99

Toutes les possibilités multimédia et interactives de l'iPad ont été mobilisées par cette appli. L'ergonomie a été calculée et l'on se trouve devant un véritable tableau de bord des fonctionnalités présentant l'œuvre parmi lesquelles on peut choisir selon ses propores objectifs. Il faut toutefois quelque temps pour se familiariser avec les possibilités de l'appli ; l'interface n'est pas entièrement intuitive. Ainsi peut-on choisir le mouvement travaillé, l'interprétation écoutée et regardée, la version de la partition, les commentaires techniques (tempi, instruments d'époque, etc.).
L'ensemble a été conçu comme une totalité autonome, fermée, coupée du Web : elle est pensée pour être "consommée" hors connexion Web, si possible avec écouteurs. Structurellement, l'accent est mis sur la simultanéité des utilisations et leur enrichissement mutuel : la musique savante peut être comprise comme une illustration de compétences multi-tâches (multitasking). Cela laisse imaginer des évolutions pour l'interactivité au service de la compréhension et de la didactique.
Que trouve-t-on dans cette appli qui se veut totale, multipliant les angles et les approches, les moyens et les techniques ? Voici un inventaire, non exhaustif.
  • La vidéo des quatre concerts (Fricsay, 1958 ; Karajan, 1962 ; Bernstein, 1979; Gardiner 1992)*. 
  • La partition dans plusieurs versions dont la version de référence (Urtext) et le manuscrit de 1825. La présentation de la partition synchronisée est didactique : l'armature de clef reste visible constamment, les parties des différents instruments et voix peuvent être sélectionnées, etc
  • L'approche musicologique est riche : points de vue et analyses par des chefs, interprètes, compositeur, journalistes, chef de chœur. En V.O., espagnol, allemand, japonais, sous-titré en anglais. Commentaires oraux simultanés durant l'écoute.
  • On peut lire des commentaires musicologiques écrits, passage par passage, tout en suivant l'interprétation et la partition.
  • Des textes sur Beethoven, sur la 9ème
  • Le texte en allemand de l'"Ode à la joie" (F. Schiller) et sa traduction en anglais défilent au-dessous lorsque le chœur chante
  • La répartition des instruments de l'orchestre dans l'espace tout au long du concert (cf. infra) ; les points de couleurs représentant les différentes sections instrumentales clignotent lorsque les instruments jouent.
Une telle appli apporte une manière nouvelle d'écouter, voir, lire la musique ; elle remet en perspective le travail de présentation radiophonique ou télévisuelle, pour laquelle l'auditeur / téléspectateur est toujours passif (mais peut-être attentif) hors quelques jeux et concours ridicules qui desservent l'émission. Sans doute s'agit-il aussi d'un outil pédagogique remarquable (auto-didaxie) par sa diversité, ses techniques de visualisation, tant pour l'analyse de l'œuvre, la préparation au concert, l'histoire de l'art, etc. Cette appli laisse imaginer ce que pourrait être des médias consacrés à la musique savante et au jazz ; elle pourrait délivrer les auditeurs des bavardages pompeux et des clichés des rédios musicales.
Le marketing de l'appli est classique : 2 minutes d'écoutes gratuite puis il faut payer (freemium).
Touch Press a produit deux autres applis concernant la musique, l'une sur l'orchestre et une sur la sonate pour piano en si mineur de Liszt. Toutes trois exploitent les mêmes ergonomies, les mêmes structures d'exposition.

De haut en bas : disposition de l'orchestre, intervention des différents instruments.
Commentaire musicologique simultané.
Tout en bas : partition manuscrite ouverte à la page jouée.
* Note : pour cette œuvre, qui est un hymne à la fraternité, que vient faire ici Karajan qui, on aile l'oublier, fut nazi ? : "Seid umschlungen, Millionen. Diesen Kuss der ganzen Welt!", dit l'Ode à la joie (An die Freude).
.

mardi 20 août 2013

La ville comme mass-medium. Philosophie du conditionnement urbain

.
Bruce Bégout, Suburbia. Autour des villes, Paris, éditions inculte, 357 p.

Ouvrage sur la ville par un philosophe de la vie dans les villes. Bruce Bégout, spécialiste de Edmund Husserl, décrit la société urbaine en phénoménologue. Il fait de la ville un problème philosophique : "celui de l'institution sociale du sens à partir de la configuration de la vie quotidienne".

La banlieue, ce qui dans l'espace d'une lieue autour de la ville vivait sous sa juridiction, a débordé la ville. Bruce Bégout y lit le négatif de la ville, là où malgré tout, s'inventent d'autres manières de vivre, de penser, pour le pire et le meilleur. Suburbia, territoire de l'innovation : consommation, commerce, loisirs... Que l'on pense aux hypermarchés, aux multiplexes, aux centres commerciaux (villes miniatures), aux grands ensembles, aux quartiers pavillonaires, tout cela organisé et quadrillé pour un univers automobile de stations service, parkings, autoroutes, affichage grand formats, panneaux de signalisation. Non loin, la ville-centre est mise en scène pour le pouvoir (les administrations) et pour l'économie touristique, musées, commerces de gadgets souvenirs, bus et bateau-mouche...

La population suburbaine est motorisée : "l'errant suburbain se retrouve dans sa voiture dans la position même du spectateur face à l'écran, avec ce minime avantage que c'est lui qui décide du contenu du film et de sa vitesse de déroulement". Bruce Bégout s'essaie par maximes juxtaposées à une définition originale de la suburbia. Exemples : "Nous sommes dans la suburbia si un centre commercial représente un pôle d'attraction hebdomadaire, voire quotidien", "Nous sommes dans la suburbia lorsque le temps passé devant la télévision excède celui passé au travail et dans les transports", etc. (p. 24). La suburbia est au coeur du marketing et des médias.

Après avoir relevé les apports des travaux de Walter Benjamin : Paris à déchiffrer comme la salle de lecture d'une grande bibliothèque, avec son alphabet de rues, de passages, d'affiches, Bruce Bégout évoque les situationnistes et Guy Debord, qui aimaient la ville où l'on peut dériver et détestait l'urbanisme fascisant à la Le Corbusier (sympatisant nazi).
Ensuite, l'auteur évoque plusieurs villes : Bordeaux, Paris, Las Végas, et surtout Los Angeles, extrême occident. Los Angeles est perçue et étudiée davantage comme un laboratoire social que comme une ville particulière, "comme la ville en soi, l'archetypus suburbain", "l'exemple d'une exploitation totale des possibilités quasi infinies de la technique et du spectacle, du travail et de l'entertainment". Helldorado !

La ville et l'architecture conditionnent la perception et la conception des habitants, ce qui les apparente aux médias ; aussi, la construction des bâtiments exprime-t-elle "une sorte de condensation concrète des multiples habitus visuels nés de la fréquentation urbaine". Le livre fourmille de notations originales sur le mode de vie américain, sur Emerson et Thoreau, sur le spectacle urbain, l'affichage, l'automobile, le mall, la signalisation. Le livre fait penser les médias.