vendredi 13 juillet 2012

Best-sellers et médias du XVIIIe siècle

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Robert Darnton, The Forbidden Best-Sellers of Pre-Revolutionary France, Norton, 1996, 440 p. Index.

De la France des Lumières, on apprend au lycée les noms des Philosophes, des Encyclopédistes. Voltaire, Rousseau d'abord que la chanson de Gavroche popularisa comme causes de la Révolution de 1789, Diderot, Montesquieu, D'Alembert et son théorème, Condorcet...
Robert Darnton, historien des Lumières et de L'Encyclopédie, a consacré une recherche aux livres achetés et lus au XVIIIe siècle, à la "littérature vécue" ; son travail replace le livre "populaire" dans l'histoire globale des médias et de la communication ; à cette occasion, il évoque la richesse de l'environnement médiatique au XVIIIe siècle : "society overflowed with gossip, rumors, jokes, songs, graffiti, posters, pasquinades, broadsides, letters, and journals". Et ces médias de s'entrecroiser, de s'entre-copier et de fonctionner - déjà - en réseau. En lisant Robert Darnton, on est amené à relativiser la nouveauté des réseaux sociaux tels que nous les connaissons maintenant : nouveauté technique absolue, évidemment, mais faible innovation sociale ou médiatique. L'environnement de communication qui vit et se propage aujourd'hui sur des supports numériques, sur les réseaux sociaux où s'expriment les rumeurs, les papotages, les pasquinades n'est pas si différent de celui du XVIIIe siècle.

Le travail de Robert Darnton, tout en décrivant l'économie du livre (circulation, marketing, prix), révèle l'importance statistique, au moins, de livres philosophiques peu connus aujourd'hui, qui circulaient alors sous le manteau. En tête des best-sellers, selon le classement de Darnton, vient une utopie morale ("expérimentation mentale") : l'ouvrage de Louis-Sébastien Mercier, L'an 2400, publié en 1771. Ensuite vient un libelle politique, Anecdotes sur Mme la comtesse du Barry (1775). Les ouvrages de "philosophie pornographique", y compris ceux écrits par des  auteurs devenus classiques voire scolaires (Diderot, Voltaire), occupent une place significative parmi les best-sellers. Notre époque s'est fabriqué sa vision et son répertoire littéraire et philosophique du XVIIIe siècle. L'auteur publie un exemple de chaque type de texte en annexes.

Que les livres ou les médias soient causes de la Révolution, qu'ils contribuent à l'opinion publique, ce sont là questions de cours quelque peu formelles ; plus féconde, en revanche, est la question de la "délégitimation" des pouvoirs induite par les best-sellers (notion parente de celle d'acceptabilité) et celui de la transformation due au passage des nouvelles par l'imprimé : le livre fixe, impose une forme narrative et une structure aux contenus autrement dispersés : travail d'agrégation, d'édition que le numérique confie désormais au lecteur.
Darnton formalise en un schéma le réseau qui structure l'environnement médiatique dans lequel vit quotidiennement la population française, environnement qui engendre et relaie déjà des événements ("pseudo events" ?). L'événement apparaît comme une sécrétion externe des réseaux communiquant. Comment une telle mise à plat est-elle actualisable dans l'univers de la communication numérisée en intégrant les effets de réseau ?
The Forbidden Best-sellers of Pre-Revolutionary France, O.C. p. 189

samedi 7 juillet 2012

Facebook vu de l'intérieur : ethnologie de la start-up

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Copie d'écran du livre lu sur iPad
Katherine Losse. The Boy Kings. A Journey into the Heart of the Social Network, 2012, Free Press (Simon & Shuster), 256 p.

Voici un livre sur une immense entreprise du numérique. Mais à la différence de tant d'autres livres, il n'est pas basé sur des interviews complaisantes recueillies par un journaliste. Pas de détails croustillants, non plus. Il est écrit par quelqu'un qui connaît son sujet et qui est cultivé. Il ne dénonce même pas, il énonce.
L'auteur a été recrutée par Facebook en 2005 ; elle a commencé son "voyage au coeur du réseau social" par le service clients avant de travailler à l'internationalisation du réseau (localisation, traduction) puis de devenir le "nègre" du fondateur ; en 2010, elle revend ses actions et quitte Facebook.
Diplômée d'une université américaine réputée (Johns Hopkins, à Baltimore), Katherine Losse est issue d'une filière "liberal arts" (littérature, histoire, anthropologie) ; non développeur, elle n'appartient pas à l'aristocratie de l'entreprise.

Jouant de l'écart entre son "regard éloigné", hérité de sa formation intellectuelle, et de son intimité avec l'entreprise, Katherine Losse réussit un essai / roman décapant et tendre, jamais manichéen, qui passe de l'ethnographie à une ethnologie de la startup technologique, ethnologie dont il est peu d'exemples. Distante et intimement engagée, solidaire et critique, l'auteur pratique, de facto, une observation participante : "I felt a bit like Margaret Mead on Bali, watching the natives of a distant world enact their culture". Cette situation méthodologique mériterait, à elle seule, une discussion épistémologique sur la nature du savoir produit dans de telles conditions, et sur le sentiment diffus de trahison qui s'en dégage inévitablement.

Le livre fait voir la coexistence, dans la culture d'une entreprise contemporaine, de la modernité absolue et d'une tradition plutôt crasse. Facebook est, à ses débuts, une entreprise où la division technique et sociale et sexuelle du travail est explicite ; au sommet, l'élite des développeurs, ils codent sans horaires, profitent de nombreux avantages matériels à commencer par un bon salaire. A leur périphérie, s'affairent des "nontechnical employees", administratifs, commerciaux... Hiérarchie implacable, classes étanches. Monde que domine une culture masculine, jeune, avec ses mots et ses astuces parfois aussi déplacés que ridicules : "Their idea of cool", commente, superbe, Katherine Losse qui croit parfois se trouver dans Mad Men "as if in repudiation of fifty years of social progress".
Culte de la personnalité du fondateur, impérial "with his chest puffed-out, Napoleon-style" ; "société de cour", infantilisation des relations, paternalisme, rituels d'appartenance. Bien sûr, pas de syndicat. C'est le prix social payé et accepté pour des actions qui se vendront cher, peut-être. Facebook et sa culture numérique reposent sur des conditions de travail inhabituelles, tacites ; il faut habiter près de Facebook ("within the mile"), être joignable à tout moment, participer aux cérémonies d'intégration à la tribu (métaphore de la cellule et de l'organisme). Parfois, on pense au monde des maîtres de forges du XIXème siècle en Europe. Mais Facebook n'est ni la mine ni l'usine et l'on y entretient une atmosphère ludique : "Looking like you are playing, even if your working".

Dans ce temple de la subjectivité objectivée qu'est Facebook, la culture dominante, celle des ingénieurs, est hostile à toute subjectivité ; révération d'un idéal de technologisation pure et parfaite, "the valley's imperative to technologize everything". La culture générale non professionnelle des développeurs semble exclusivement contemporaine, faite de jeu vidéo, de cinéma et de musique de variétés. La communication entre employés est continue, incessante, par appareils interposés, appareils omniprésents (qui sont aussi des status symbols) : smartphone, MacBook Pro, caméras, gadgets technologiques...
La valorisation des employés, comme on parle de la valorisation d'une entreprise, est continue et incessante aussi, elle s'exprime dans une sémiologie totale, monétaire et symbolique : le lieu où l'on s'assied, les équipes avec lesquelles on travaille, les moindre avantages en nature (perks) sont autant d'évaluations qui forment le cours d'un employé à chaque instant de sa vie professionnelle, "minute decisions made each day". Micro-économie du capital humain.
Le microcosme de Palo Alto ? "Felt like a shimmering, tech Disneyland", "like a shopping mall for venture capitalists searching for the next Facebook" ; l'auteur en retient les mots fétiches, ses croyances et ses maximes : scaling, disrupting, "getting root", "the voting will fix it", "do not argue with trolls, if you do they win"...

Très bien écrit, souvent émaillé de références subtiles, la présence en filigrane de Joan Didion et de sa vision de la Californie, l'ouvrage désenchante l'entreprise numérique (tout comme l'ouvrage de Jean-Baptiste Malet sur Amazon). Mais pour bien le lire, le lire "juste", il faut, en même temps, comme dans une polyphonie, entendre trois autres voix qui donnent au texte sa richesse et sa profondeur.
  • Tout d'abord, garder à l'esprit la tendresse et le respect que l'auteur éprouve, malgré tout, pour cette entreprise et son fondateur, pour tout ce qu'elle-même y a appris et gagné. Jamais elle ne crache dans la soupe. Jamais, chez elle, la condescendance que l'on a pu observer chez certains acteurs du monde financier pour Mark Zuckerberg. La réussite extraordinaire de Facebook n'est pas mise en doute. Pas plus que n'est remise en question la révolution dans la communication que représente ce réseau social (et pas les autres).
  • La vie à Facebook est décrite avec sympathie, l'auteur profite d'un regard intérieur lucide, aiguisé par les cinq années qu'elle y a passées. C'était aussi la belle vie. L'auteur, à son tour, y effectue bientôt un travail exaltant, avec des avantages en nature (voyages, hôtels luxueux, etc.). 
  • L'analyse de Katherine Losse permet de comprendre l'incompréhension de certains acteurs du monde financier pour le style de Mark Zuckerberg (cf. Sur le hoodie de Zuckerberg).
  • La lucidité de Katherine Losse s'exerce aussi à propos de l'université. Ne pas oublier, au long de notre voyage de lecteur au coeur de Facebook, son point de départ, l'expérience déprimante de l'université et, plus globalement, des Etats-Unis englués dans une crise nouvelle : Johns Hopkins, la prestigieuse, est cernée par un environnement de chômage, de drogue et de violence ("the advanced state of America's postindustrial decay"). Désillusions après des études très chères (Johns Hopkins après Wesleyan University) et les discours de célébration élitistes, distillés lors du recrutement alors qu'à l'horizon se profilent chômage et petits boulots, les emprunts qu'il faut rembourser pendant des années... Le confort de Facebook est à rapprocher de ce contexte démoralisant pour apprécier pleinement le discours mesuré de l'auteur.

dimanche 24 juin 2012

D'Annie Ernaux à Aurélie Filippetti. Romans

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Thomas Hunkeller, Marc-Henry Soulet, et al., Annie Ernaux. Se mettre en gage pour dire le monde, MétisPresses, Genève, 2012,  215 p. 25 €

Les livres d'Annie Ernaux défient les classements auxquels se complaisent vainement le marketing de l'édition et celui des didactiques universitaires : auto-biographie, roman, sociologie, littérature, ethnologie, fiction, auto-fiction, etc. Une fois débarrassé du marquage des territoires, ce à quoi s'emploie l'introduction, le travail d'analyse et d'explication commence. Fruit d'un colloque réuni à l'Université suisse de Fribourg, l'ouvrage réunit onze contributions couronnées d'un entretien avec Annie Ernaux. Chaque contribution comprend une bibliographie. La mise en page donne à l'ouvrage une belle lisibilité ; on regrettera toutefois l'absence d'un index transversal des noms et des notions.
L'objectif commun de ces contributions est de saisir la manière dont Annie Ernaux, "ethnologue d'elle-même", "écrit sa vie", rend compte de sa réalité pour faire oeuvre d'universel, "sa" jalousie devenant "la" jalousie... Ces réflexions sur l'écriture mobilisent différents outillages conceptuels, relevant de la sociologie, de la critique littéraire ou de la psychanalyse sociale, pour dégager le métier d'écrire qui les transcende tous. Un éclairage linguistique aurait sans doute enrichi cette palette. Quand on a fini de lire ces textes, précisément documentés, on a envie de lire ou de relire Annie Ernaux (cf. infra, l'édition en Quarto, Gallimard, avec divers romans et textes, des extraits du journal intime et des photos).

Pour comparer, situer l'oeuvre, les auteurs évoquent Proust, le travail de la mémoire et la perception des classements sociaux. La relation d'Annie Ernaux à l'oeuvre de Bourdieu est étudiée. Mais on confronterait avec profit l'approche d'Annie Ernaux avec celle d'Aurélie Filippetti dans Les derniers jours de la classe ouvrière. Le roman d'Aurélie Filippetti est moins directement autobiographique, moins intime, en apparence... Le monde des mineurs de fond est aux antipodes du monde du petit commerce et de l'artisanat. La mine n'autorise aucune illusion quant à la lutte des classes. La violence, avant d'être symbolique, y est extrême et constante (fatigue, maladie, mort inscrite dans le corps comme un compte à rebours, dangerosité). "Enfer-les-mines" (Louis Aragon, 1940). La solution était collective, politique : "le Parti", le syndicat, la grève...
Editions Stock, 2003, 192 p.

Distantes, ces deux vies ont en commun toutefois l'expérience de changements sociaux drastiques et le salut individuel par la réussite scolaire. Celle-ci suppose de mettre de côté (refouler ?) la culture première, les manières de parler (les accents, les mots et les adages quotidiens), les références populaires aux médias (chansons, slogans publicitaires, émissions de radio, etc.).
La réussite sociale suppose davantage encore, un redressement généralisé et raisonné, long, immense, des goûts, des dégoûts, des stratégies matrimoniales, des manières de table, des stratégies d'accumulation de capital social, des habitudes, des techniques du corps, etc.

Annie Ernaux comme Aurélie Filipetti font parler les "classes parlées", font entendre ce que l'on n'entend pas si l'on n'en est pas (femmes, enfants, ouvriers, épiciers, adolescentes, émigrées...). La domination est racontée par deux rescapées, intellectuelles mais "filles du peuple". Est-ce trahir sa classe, sa famille d'origine que d'exposer ce que c'est que d'avoir un jour "honte de sa culture" ? Le père d'Aurélie Filippetti, lucide, fort de son expérience de militant politique et de la lutte des classes, exprime cette situation cruelle : "qu'est-ce que ça veut dire, ça veut dire qu'on est devenu comme eux, tu sais, ça veut dire qu'on a renoncé, qu'ils ont gagné, tu comprends, si on y arrive, c'est encore eux qui gagnent, c'est encore eux qui auront gagné, on est devenu comme eux, tu vois, parce que nous, ils nous veulent pas, des gens comme nous". Sans doute, l'auteur entend-elle souvent cette voix paternelle.

Raconter la domination vécue dans ses formes diverses suppose d'y avoir échappé, au moins partiellement. Paradoxe. Comment faire partager l'analyse de la domination sociale, culturelle ? Enquêter ? C'était l'ambition journalistique du premier Libé, celui de Sartre (1973), de porte-parole espérant que le peuple prendrait la parole lui-même ("Peuple, prends la parole et garde la").
S'obliger à vivre le monde de l'usine pour le raconter ? C'était l'ambition des "établis" (Simone Weil, Robert Linhardt), "spectateurs engagés". Reste la littérature selon Annie Ernaux : "Se mettre en gage pour dire le monde". C'est s'attaquer à un difficile défi de création qui est celui de tout média, information, séries télévisées ou cinéma, chansons, documentaires : dire ce que l'on ne connaît pas, ou, au mieux, que l'on ne connaît plus et que l'on a trahi.
1087 pages, 2011, 25,4 €
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dimanche 17 juin 2012

Le mentir vrai des photographies


L'œil du Troisième Reich
La photo n'a pas fini de mentir. Voici trois ouvrages consacrés diversement à la photo au service des médias. "Art moyen", de plus en plus banalisé par son incorporation à la téléphonie, la photographie est désormais une donnée élémentaire de la communication numérique. Pourtant, la réflexion sur sa fonction dans le journalisme et le documentaire semble peu avancer. La sémiologie qui autonomise la rhétorique de chaque photo (Barthes) garde la faveur des études publicitaires. Nous avons besoin d'une réflexion plus globale, considérant l'ensemble de communication, plurimédia et diachronique, dans lequel s'insèrent les photos. Comment la photographie convainc, fait accepter, consentir. Peut-on isoler, séparer le talent photographique des fonctions de la photographie ?

1. Walter Frentz, Das Auge des dritten Reiches. Hitlers Kameramann und Fotograf, 2007, Berlin, 256 p.

Sentiment de malaise à l'ouverture de cet ouvrage collectif présenté comme un livre d'art (publié en Allemagne par Kunstverlag - "édition d'art"), un "beau livre", comme on dit. On aurait préféré une forme produisant d'emblée une rupture avec son objet. Qui prenne ses distances, alors que le quotidien Süddeutsche Zeitung vante en couverture un ouvrage "fascinant" ("Ein faszinierender und kenntnisreicher Band")... Toute fascination, a fortiori dans ce cas, est suspecte. Idolâtrie !

L'ouvrage est consacré à l'un des photographes de Adolf Hitler, donc à l'un des principaux metteurs en image du pouvoir national-socialiste, l'un des orchestrateurs-arrangeurs de son acceptabilité.
Walter Frentz se considérait lui-même comme "l'oeil de Hitler". Pour Hitler, il rapportait des images de différents événements : par exemple, l'enthousiasme autrichien à l'annonce de l'Anschluss ou encore l'avancement des projets militaires (V1, V2), reportage où l'on peut voir des déportés travaillant aux usines d'armements (camp de concentration de Dora). Premier rôle, reporter particulier de Hitler.
Son deuxième rôle était de rendre Hitler et les chefs nazis sympathiques, de filmer leur réussite pour la propagande, dont témoignent bains de foule et voyages officiels. Frentz filmera la rencontre Hitler-Pétain, on lui doit le portrait fameux de Hitler devant la Tour Eiffel, Hitler trépignant de joie à l'annonce de la capitulation du gouvernement français... Frentz fut un intime du chef nazi dont il filma la vie privée. Il lui revenait de montrer le "côté humain" de Hitler ("Den Fürher von seiner menschlichen Seite zeigen") notamment pour les bulletins d'info hebdomadaires ("Die Deutsche Wochenschau"). Déjà, la peoplisation à l'oeuvre, l'empathie comme facteur d'acceptabilité. Présenter un personnage public par son côté privé, vieux truc de tous les démagogues, de toutes les propagandes.

Après la guerre, Walter Frentz ne sera pas longtemps inquièté, il saura faire valoir qu'il "n'était que photographe", un simple journaliste. Non coupable ! Bien qu'ayant appartenu à la SS, il poursuivra paisblement sa vie : il filmera les J.O. en Finlande, donnera des conférences pour la formation des adultes... tout en gardant des contacts avec ses amis SS, avec Leni Riefenstahl (rélisatrice de films pro-nazis consacrés au sport, aux Jeux olympiques, "Triumph des Willens", "Olympia"). L'un et l'autre photographes ont toujours caractérisé leur travail comme "artistique et non politique". Photographe, non coupable !

Ce livre d'histoire, trop souvent anecdotique, peut aider à comprendre le maintien des nazis au pouvoir. On connaît les moyens matériels de la violence nazie, on connaît moins bien ce qui en a fabriqué et inculqué l'acceptabilité : s'il existe de bons travaux sur la langue, l'école, les mouvements sportifs au service des nazis, on connaît moins la contribution des médias au pouvoir nazi de chaque jour. On s'en tient généralement à la dénonciation de la propagande la plus évidente (Goebbels) alors que manque l'analyse concrète du fonctionnement concrèt de la fabrication du consensus. 
La photographie de reportage assure un effet d'authentification, de crédibilisation : l'objectif est apparemment objectif. Il faudrait ne pas s'en tenir à la sémiologie d'objets médiatiques finis (opus operatum) mais en démonter la mécanique et l'efficace propres, en marche, le modus operandi. Il faudrait montrer l'artéfactualité à l'oeuvre (Jacques Derrida) : cadrages, montages, faire voir le dispositif communicationnel qui fabrique l'événement, le "people" et qui dissimule et voudrait faire oublier la violence.

N.B. Voir aussi la recension de Mein Kampf par George Orwell, en mars 1940 (ici)

2. L'enfant juif de Varsovie. Histoire d'une photographie, Paris, Editions du Seuil, 268 p.

Le second livre est publié en France par Frédéric Rousseau ; il est consacré à l'usage de photos nazies, et sans doute de l'une des plus célèbres : celle, terrifiante, d'un enfant terrifié, levant les mains, dans le ghetto de Varsovie (1943). Cette photo est extraite d'un photo-reportage politique, le rapport Stroop, du nom du général commandant la SS de Varsovie : l'objectif de Stroop, SS consciencieux et fier de son travail, était de convaincre sa hiérarchie qu'il n'y avait plus de quartier d'habitation juif  à Varsovie ("Es gibt keinen jüdischen Wohnbezirk in Warschau mehr !"). Cette photographie, prise par des nazis, pour des nazis, désormais livre un autre message à d'autres destinataires. C'est l'histoire sociale, médiatique de cette photo qui est l'objet du travail de Frédéric Rousseau. Ce que ne pourra énoncer aucune sémiologie.

3. Quand les images prennent position; l'œil de l'histoire

Enfin, évoquons l'ouvrage que Georges Didi-Huberman consacre à la technique de rupture que Bertold Brecht élabore pour provoquer doute et réflexion chez ses lecteurs. L'auteur expose en détail le mode de fonctionnement de deux ouvrages illustrés de Brecht : son "Journal de travail 1938-1955" et une sorte d'ABCédaire de la guerre ("Kriegsfibel").
La manière de travailler de Brecht est l'exact contrepied de celle des auteurs écrivant sur le photographe de Hitler : démonter, surprendre, débanaliser, rompre tout charme ou fascination, faire penser. Georges Didi-Huberman expose méticuleusement le mode d'intervention de l'illustration dans le montage brechtien. En nos temps de mash-up, reconsidérer les théories du montage et de la mise à distance ne peut qu'être profitable pour comprendre les médias.

Voir aussi, Ecorces, sur une déambulation de l'auteur dans Auschwitz-Birkenau en 2011.  (Paris, Les Editions de Minuit, 2011, 74 p.).

vendredi 15 juin 2012

Désordres numériques : psychopathologies de la vie médiatique quotidienne

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Larry Rosen, iDisorder. Understanding our obsession with technology and overcoming its hold on us, Palgrave Mcmillan, 256 p., Index, 16,5 $ (11,99 $ en version électronique),

L'auteur exploite un filon connu et riche : les technologies numériques menacent notre santé mentale. Que faire ? Diagnostic, étiologie, remèdes. C'est un livre de conseils qui expose les manières d'échapper aux psychopathologies développées par les médias numériques. Que de désordres ("psychiatric disorders") nous menacent, la liste est effrayante : addiction, obsessions, schizophrénie, hallucinations, phobie sociale, narcissisme, autisme,  dépression, voyeurisme, compulsion, "attention-deficit hyperactivity disorder" (ADHD), hypochondrie, et j'en passe. L'auteur qui a déjà écrit contre le "technostress",  prétend aider à vivre mieux avec les technologies de communication, indique les précautions à prendre pour ne pas tomber malade des technologies numériques. Une sorte de prophylaxie mentale.
Drogués à la technologie ("Getting high on technology"), accrocs aux réseaux sociaux, au portable, adeptes du multiscreentaskingles utilisateurs doivent être soignés d'urgence et mis à la diète technologique. Il y a du Molière dans ces médecins du désordre médiatique : "Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare" !
L'ouvrage prend, un à un, les "désordres" nés des médias numériques, mobilise des statistiques et des avis de spécialistes, psychologues, neurologues, etc. Invitation à l'auto-analyse : "My job is to help you recognize the signs and symptoms of your own iDisorder and take simple, straightforward steps toward controlling your world before it controls you".

Les cas évoqués sont parfois drôles tant ils sont extrêmes : assurément, certains tableaux cliniques sont navrants. Toutefois, parmi les comportements dénoncés, nombreux relèvent du bon sens, de la politesse et du savoir-vivre élémentaire ; ceux qui téléphonent dans les lieux publics et tonitruent à la cantonade la pauvreté de leur vie et de leur vocabulaire, ceux qui consultent leur courrier à table ou au lit, ceux qui envoient des textos en voiture... Goujaterie courante, parfois criminelle.

Pour trouver sa pertinence, cet ouvrage doit être retourné : les symptômes qu'il épingle devraient renvoyer aux "malaises" dans notre civilisation, et pas à la technologie. Les technologies ne sont jamais pathogènes en soi ; en revanche, des situations de misère personelle, matérielle ou psychologique, peuvent conduire à des usages ridicules et parfois dangereux de ces technologies, usages qui sont comme des "actes manqués". Tous les médias ont été accusés, à toutes les époques, de rendre malade : les romans (Madame Bovary sera interdit à la vente dans les gares), le cinéma, la presse, les romans-photos, la radio, les jeux vidéo, la télévision, etc. Internet ne déroge pas et l'on n'a pas manqué, déjà, de dénoncer Google qui rendrait stupide, les réseaux sociaux qui empêcheraient le travail scolaire, le smartphone, les écrans... Et ce n'est pas tout : il y a aussi la cyberchondria, anxiété provoquée par la consultation de sites médicaux, et bien d'autres telle cette explication génétique trouvée récemment à l'addiction à Internet...

Cette littérature demanderait elle-même un diagnostic : il y a un marché pour ces lamentations de maîtres-penseurs, souvent condescendantes et moralisatrices. Cette médicalisation trahit une volonté tacite d'évacuer de l'étiologie toute cause économique et sociale, donc politique, et de faire d'une misère de la vise sociale une "maladie de la volonté", comme l'on disait au début du XXe siècle (T. Ribot, 1909). On pourrait d'ailleurs rappeler le mot de Flaubert dans le Dictionnaire des idées reçues : "Nerveux. Se dit à chaque fois qu'on ne comprend rien à une maladie, cette explication satisfait l'auditeur."
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samedi 9 juin 2012

Lire Lévi-Strauss en Pléiade

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Claude Lévi-Strauss est entré en Pléiade (Gallimard). Les moins techniques de ses textes y sont réunis dans un volume de 2 063 pages, avec ilustrations, notes et index (ces textes sont également accessibles séparément au format de poche).
Ethnologue, anthropologue, philosophe, Claude Lévi-Strauss est aussi, comme Buffon, Freud ou Marx, de ces savants qui furent des écrivains. Mais nous avons bien d'autres raisons de lire Lévi-Strauss. Surtout si l’on est au métier des médias, du marketing et de la publicité. 

Méditation métaphysique et politique
Elle prend la forme de notations tendres et sceptiques, d'avertissements résignés mais radicaux. A propos de l'uniformisation, par exemple, vers laquelle converge aveuglément la gestion triomphale des médias, méditer la fin pessimiste de Tristes tropiques : « Lorsque l’arc-en-ciel des cultures humaines aura fini de s’abîmer dans le vide creusé par notre fureur» ... (p. 444), qui rappelle "l'humanité réduite au monologue" que fustigea Aimé Césaire. Ou encore, l'intuition de la communication écrite que l'on voudrait tant croire libératrice et qui semble aussi au service "des dominations" (p. 293). Cette lumière désenchantée, jetée, comme en passant, sur les fondements des médias, comment éclaire-t-elle Internet, l'information mondialisée, la numérisation des produits culturels ?

Hygiène méthodologique
Alors que fleurissent des études média se réclamant de l’ethnologie, il faut revenir aux textes fondateurs, et professionnels. Bien sûr, on en rêve tous d’une ethnographie du portable chez les adolescents, de la télévision en famille, des comportements dans les points de vente… A (re)lire Lévis-Strauss, on percevra toutefois ce qu’il faudrait de patience, de temps, de sens de l’observation et de connivence pour étudier de telles situations sans les altérer. A quelles conditions serait possible une ethnographie des médias ? Reprenons ces trois exemples.
  • Pour le premier cas, il faudrait d'abord un ethnographe adolescent. Un adulte observant les ados ? Absurde. Il ne saisira, au mieux, que le comportement d’adolescents observant un chargé d’études prétendant les observer.
  • S’installer dans une famille pour l’observer regardant une émission de prime time ? Certains prétendent le faire. Il faudrait le talent de Coluche pour l'évoquer sérieusement : « C’est un mec, y vient chez toi. Bonsoir tout le monde. Faîtes comme chez vous, continuez ... Le petit carnet ? C'est pour prendre des notes. J'peux prendre des photos ? Me regardez pas, faîtes comme d’habitude, comme si j’étais pas là… ». On oubliera.
  • Publié dans Les Unes (Ed. de La Martinière, 2010)
  • L’ethnographie du point de vente ? Travailler comme employé, restocker les linéaires, tenir une caisse… Ecouter, noter, apprendre… Sans doute, mais il y faudrait des mois et des mois. "S’établir", comme, en 1968, le prônaient Robert Linhart et ses copains (cf. L'établi). Encore manquerait-il la discussion avec le chaland informateur : pour quoi achetez-vous cette boîte de céréales et pas celle-ci, en admettant qu'il/elle le sache ?
Règle première : l’ethnographe doit être invisible à ceux qu'il observe, paradoxe de l’observation participante. Restent l'introspection sociologisante, les histoires de vie (cf. The Uses of Literacy, de Richard Hoggart), l'infiltration à la Günter Wallraff.
Avant de prétendre au métier d’ethnographe, lire Lévi-Strauss.

Des angles de lecture technique pour aiguilllonner l'étude des médias et de la publicité
Par exemple. La réflexion sur les mécanismes classificatoires et les termes dont usent les langues dans leurs taxonomies : nous voici au cœur des moteurs de recherche. Le totémisme aujourd’hui, et surtout La pensée sauvage devraient être des manuels lorsque l’on classe et organise pour les vendre, qui des objets (catalogues), qui des comportements et des mots à fin de médiaplanning. Suivre l’ethnologue travaillant sur les noms communs, les noms propres, les syntagmes, évaluant les "quanta de signification". Dans Regarder Ecouter Lire, suivre l’analyse du montage et de la logique d’agrégation qui opèrent dans les œuvres d’art …qui aideront à comprendre la structuration des contenus média. Dans La Potière jalouse, les réflexions sur la définition des mots où s'applique l'analyse de la pensée mythique. Dans La Pensée sauvage, la fameuse apologie du bricolage et du mythe comme morceaux de code assemblés.
Et partout, à chaque page, l’invitation en acte à la modestie, à la prise en compte scrupuleuse de tous les faits. Bricolage et braconnage théoriques au seuil de la philosophie, de la poésie, sans jamais s'y laisser aller. Une œuvre où il fait bon se perdre pour se retrouver.
A sa mort, Libération lui accorda une pleine page, à juste titre : "Le siècle Lévi-Strauss" (4 novembre 2009).
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Les mots-clés de la vie d'une femme

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Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008, 242 p. folio, 6,95 €, 253 p. texte inclus dans le volume intitulé Ecrire la vie. Cf. D'Annie Ernaux à Aurélie Filippetti. Romans.

Voici un livre difficile à classer, tant s’y enchevêtrent de techniques que tant de talent conjugue et dissimule. Sociologie, ethnographie, biographie, histoire contemporaine. Il y a de tout cela dans ce roman sans fiction, sans intrigue, sans les fils prétextes qui d’habitude cousent de fil blanc des vies illustres. Reste le quotidien dans un petit bout d’Europe ordinaire : les hypers, les repas de fête, Alzheimer, les vacances, les enfants, le RER, le boulot, le cancer, le collège, les images et les mots plutôt que les choses. "Mots" plus populaires que ce ceux de l'enfance bourgeoise de Sartre. Mots de femme, aussi.
Couverture de l'édition en Livre de Poche
avec une 2CV Citroën en arrière plan

Le thème conducteur de cette vie racontée par Annie Ernaux, sa vie, ce sont les images et surtout les mots. Annie Ernaux les épingle comme des étiquettes aux moments de la vie, mots clés, « tags » collés à des situations, metadata. Saussure évoquait le « trésor mental de la langue que chacun a en lui » : Annie Ernaux livre le sien, riche des « milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde … » (p. 15). Surtout, elle décrit, non pas « le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit » (p. 19), achevé, mais sa genèse dynamique continuée au cours des années « palimpsestes », chacune grattant la précédente pour y inscrire ses propres mots, ses faits, ses gestes, et s’y confondre.

Ce dictionnaire virtuel dont l’auteur, en philologue, dévoile l’acquisition, s’emplit simultanément de marques commerciales, de citations, d’exemples de grammaire, de mots savants, de mots d’école, de paroles de chansons, de slogans publicitaires, d’histoires « drôles »… Titres de films, récits familiaux, récitations, cantiques… Mots hérités de la famille, de la mère, du père, des enfants aussi avec qui l’on fait « provision de mots » nouveaux et de leur mode d’emploi (p. 190). Langue propre aux classements, involontaire. Entr’aperçue par les sociolinguistes (W. Labov, B. Bernstein), cette génèse de la langue échappe pour l'instant à l’enquête savante, aux moteurs de recherche, à l'intelligence artificielle, pas à l’écrivain. "Paroles transmises de génération en génération, absentes des journaux et des livres, ignorées de l'école..." (Journal du dehors, p. 529).

Le temps qui passe, rêves et désenchantements, est rendu en mots et en images par les médias, la publicité, les slogans, les emballages. « Ambiant advertising », fond invisible, omniprésent où se forment les idées. Décors pluri-média des cycles de vie intérieure, de la mémoire, chansons, émissions de radio, de télévision, magazines, films, affiches. Et l’auteur, observatrice impitoyable et tendre, se demande comment tout cela s’entretisse avec les trames de la vie, de sa vie. Ainsi s’esquisse une introuvable sociologie de la réception des médias, alors que toute notre connaissance s’épuise dans l’analyse interminable de ce qui est émis ou dans une statistique fumeuse des contacts. Médias vécus, incorporés, inculqués, mot à mot. Affinités, profils. On l’aura noté, la littérature rend souvent mieux compte d'une époque que les journalistes ou les sciences de l'homme.
Mais c’est un roman, du plaisir donc ! La vie, l’amour et les mots d’une femme, de la petite fille à la grand-mère. Un singulier tressé d’universel.


N.B. A rapprocher de l'œuvre d'Elisabeth Hardwick et, notamment, de Sleepless Nights (1979) que les médias structurent toutefois moins clairement. Cf. Le remarquable compte-rendu, par Joan Didion, de Sleepless Nights dans The New York Times, "Meditation on a Life", April 29, 1979.
Pour Annie Ernaux comme pour Elisabeth Hardwick, vaut la phrase programmatique de Chateaubriand que cite Lévi-Strauss au début de Tristes Tropiques : "Chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé, et où il rentre sans cesse, alors même qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger".
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jeudi 7 juin 2012

L'écrit, l'oral et le numérique

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Greta Komu-Thilloy, Anne Réach-Ngô, L'Ecrit à l'épreuve des médias du Moyen Age à l'ère électronique, Paris, Classiques Garnier, 2012, 514 p. Index, 48 €

Ensemble de 24 contributions confrontant l'écrit aux médias. Expériences diverses, de diverses époques, le récent étant souvent confronté à l'ancien pour qu'émergent les propriétés peu visibles. L'ensemble fait voir la complexité et la variété des expériences de l'écrit que le numérique stimule et parfois met à jour, révèle.
A titre d'illustration, voici évoquées quatre de ces contributions.
  • "Les petits riens du quotidien". Les documents écrits sur écorces de bouleaux (beresta ou gramota) échangés en Russie (Novgorod) du XIe au XVe siècle. L'auteur, Marion Appfel, les rapproche des SMS : brièveté, oralité transportant indifféremment des messages de gestion et des messages de sentiments, "du phatique à l'émotionnel".
  • "Le traficotage des textes"et "la markétisation de la littérature". Olivier Bessard-Banquy traite du marketing littéraire, c'est à dire du retravail d'un texte d'auteur chez l'éditeur pour l'adapter à la cible : le "grand public" littéraire (femme, citadine, CSP+) et sa presse. Points culminants de cette markétisation : Paul-Loup Sulitzer et Harlequin. Standardisation, calibrage, travail de nègres. Contre cet appauvrissement, il y a pour les auteurs et les lecteurs la solution des petites maisons d'édition et les publications sur le Web. Le Web peut se constituer un espace de liberté littéraire. Mais l'auteur veut y ajouter des éditeurs pour sélectionner, affirmant un postulat : "pas d'édition sans éditeurs". Ah!
  • "François Mauriac à l'ère du numérique". Caroline Casseville évoque la publication sur le Web des textes journalistiques de François Mauriac. Comment distinguer journalisme et littérature ? Question préalable que suivent des questions qui font voir ce qu'est la matérialité d'un média : faut-il publier l'article comme une photocopie de la publication originale ? Quel travail d'annotation faut-il effectuer, jusqu'où faut-il aller dans le détail pour rendre lisible aux lecteurs éloignés (de l'époque) ce qui allait de soi pour les lecteurs de la publication originale ? Réflexion féconde sur deux genres dont le voisinage aux XIXe et XXe siècle a donné ses propriétés à l'un et à l'autre (cf. Baudelaire, Zola, Camus, Sartre...). 
  • "Face à l'écran : l'écriture en représentation". Jacques A. Gilbert suit l'écriture dans ses différentes technologies, manuelle, à la machine, avec l'ordinateur. Il pose des questions essentielles sur la relation du corps à toutes ces machines pour écrire (ordinateur, tablettes, smartphone, dictaphones), et les outils qui les ont précédées.
C'est un livre stimulant sur la transition de l'analogique au numérique, un livre qu'il faudra enrichir, reprendre, corriger car on perçoit que les auteurs connaissent mieux les oeuvres de papier que les oeuvres numériques. Le principe même de la confrontation et de l'accumulation d'expériences médiatiques diverses, qui fonctionne comme une variation éidétique, permet de mieux percevoir et approcher l'essence des médias.
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dimanche 27 mai 2012

Auschwitz-Birkenau, lieu de mémoire ?

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Georges Didi-Huberman, Ecorces, Paris, 2012, Editions de Minuit, 74 p.

Les camps de concentration (Konzentrationslager) et d'extermination (Vernichtungslager) sont devenus lieux de mémoire. On les visite. Le tourisme s'en empare. Musées aussi, lieux de culture.
Birkenhau, a été décrété lieu central de l'extermination par l'administration nazie. Georges Didi-Huberman est allé à Birkenau (dit aussi Auschwitz II), lieu dont le nom évoque les bouleaux (die Birken), arbres légendaires de l'Est de l'Europe, arbres chers aux romantiques et aux amoureux. Parcourant ce lieu, appareil photo à la main, Georges Didi-Huberman dit ce qu'il y ressent, ce qu'il pense. Des membres de sa famille sont morts à Birkenau.

Le camp est aménagé pour les visiteurs, tourniquet, fléchage, sémiologie courante du tourisme. Baraquements transformés en stands commerciaux ou nationaux : "sensation pénible", note l'auteur. Le livre est parcouru par une lancinante question : comment faut-il se souvenir ? Comment éduquer ? Que disent, qu'enseignent aujourd'hui ces lieux. Quel acte de communication, d'inculcation représente une visite (il y a beaucoup de visites scolaires) ?
Que disent les photographies prises par l'auteur, que peuvent-des images montrer de l'inimaginable ? Que disent les photographies d'illustration pédagogique, insérées dans des documents et exposées sur des stèles, qui participent à ce lieu de mémoire ? "Faut-il donc simplifier pour transmettre ? Faut-il enjoliver pour éduquer ?" (p. 47). Questions que doit se poser l'institution éducative avec les historiens (les manuels scolaires sont des médias, redoutables) mais aussi les conservateurs de ces musées.
Georges Didi-Huberman analyse son malaise. Le lecteur n'est pas à l'aise non plus. Inconfort salutaire.

Penser après Auschwitz. Bien sûr. Mais on ne peut pas penser sans Auschwitz à l'horizon (cf. Adorno). Il faut penser Auschwitz. Comment ? Des directions ont été données. Il faut, notamment, "penser" la corruption de la langue allemande par le nazisme quotidien que des écrivains germanophones comme Celan, Améry, Klemperer ou Jelinek ont prise pour cible (cf. Lapsus télévisuel et corruption de la langue). Il faut "penser" l'organisation scientifique de l'extermination, sa logistique : la "participation" des "esclaves" aux entreprises industrielles (Krupp, IG Farben, BMW, Volkswagen, etc.). Il faut "penser" l'ordinaire collaboration ("travailler avec") sur laquelle cette extermination et cet esclavage ont pu compter, sans laquelle elle n'aurait pu avoir lieu. Défi lancé à l'éducation et aux médias. Défi relevé par l'oeuvre de Primo Levi (cf. notamment, Le Devoir de mémoire, Editions Mille et Une Nuits, 1995 ;  Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschiwtz, Gallimard, 1989).

Imre Kertész, prix Nobel de littérature, survivant d'Auschwitz, met ce défi au coeur des discours et essais réunis dans L'Holocauste comme culture (Actes Sud, 2009, 277 p. ; en allemand, Die exilierte Sprache). Kertész évoque "L'angoisse de l'oubli" (p. 80) que partagent depuis toujours les survivants, ajoutant, plus loin (p. 153) que "la délivrance passe par la mémoire". Quel rôle peuvent jouer les médias dans cette mémoire ? Kertész l'évoque à propos du cinéma : il n'aime pas le film de Spielberg ("La liste de Schindler") mais salue celui de Benigni ("La vie est belle").
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dimanche 20 mai 2012

La critique de l'écriture par Platon

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Jean-Luc Périllié, Oralité et écriture chez Platon, Cahiers de philosophie ancienne, N°22, Bruxelles, Editions OUSIA, 2011, 239 p. Index.

La référence au statut de l'écrit dans l'oeuvre de Platon est tellement constante chez les historiens et sociologues des médias qu'il faut profiter pas de cette publication de spécialistes abordant savamment le sujet lors d'un séminaire tenu à Montpellier.
Les contributions rassemblées dans ces Cahiers de philosophie ancienne discutent la relation, chez Platon, entre enseignement oral et écrit. Pour simplifier : l'oral est réservé aux spécialistes, aux disciples (ésotérique) tandis que la publication écrite est destiné à tous et n'importe qui (exotérique). Ce livre, mais ce n'est pas notre propos, propose un éclairage radical de la doctrine platonicienne : il y aurait une doctrine publique, celle qui est dans les dialogues, et une doctrine, restée délibérément orale, donc ésotérique et méconnue.

La critique de l'écriture apparaît dans l'œuvre de Platon, à la fin d'un dialogue (Phèdre, 274b-278e) et dans la Lettre VII (340b-345c). Dans le Phèdre, Platon expose que l'écriture "rend les âmes oublieuses chez ceux qui l'ont apprise, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire" (275c). L'écrit peut certes aider à se remémorer (fonction d'aide-mémoire) mais le texte écrit reste passif ; au contraire, Socrate vante le discours vivant, qui "s'écrit dans l'âme de l'homme qui apprend, discours capable de se défendre lui-même" (276a). Critique de la culture livresque, morte. Dans la Lettre VII, on retrouve l'idée de l'écrit comme pis aller, sans pensée en acte : "la pensée reste enfermée dans la partie la plus précieuse de l'écrivain" (344c). L'écrit public, pour tous, apparaît comme de la pensée simplifiée, affaiblie, vulgarisée, éteinte. Destin de médias.
Notons toutefois, comme le souligne Luc Brisson dans sa contribution (p. 53), qu'au siècle de Platon et de Périclès, l'écrit est déjà fondamental et omni-présent dans la société athénienne (documents juridiques, administratifs, lois) ; déjà, Homère est retranscrit de même qu'une partie du théâtre. Ce n'est donc pas de l'écrit quotidien, courant qu'il s'agit pour Platon mais peut-être déjà de capital culturel, de son incorporation, de son objectivation, de sa transmission...

L'actualité de ces débats vieux de vingt-cinq siècles est frappante : la question de la mémoire, de la remémoration, ("ἀνάμνησις), de la mnémotechnique et du stockage des savoirs, celle de leur accessibilité et celle de leur transmission selon divers médias et supports sont au coeur de l'économie numérique. Questions pédagogiques s'il en est, aussi.
Quel statut aujourd'hui pour les cours oraux, dialectiques ? Faut-il se contenter des manuels ("polys") et des textes originaux ? L'oral ni le "présentiel" ne suffisent pas à définir un cours ou une conférence qui ne sauraient se réduire à de l'oral récité ou à du Power Point lu tout haut. Pour qu'il y ait bénéfice didactique et privilège de l'oral, il faut que cette oralité soit vivante, partagée, qu'elle éclaire, explique ; rapport de personnes à personnes (maïeutique). Notons que l'écrit n'a plus, depuis longtemps, l'exclusivité de l'accumulation du savoir (enregistrements audio et vidéo), ce qui atténue fortement l'opposition oral / écrit.

A l'ésotérisme aristocratique de Platon - "il faut se garder de livrer ses pensées à l'envie et à l'inintelligence de la foule", Jean-Luc Périllié oppose la démocratie de la communication stockable (écrite, entre autres), chère à la philosophie des Lumières (Kant) ; philosophie politique fondée sur les principes de liberté et de publicité (au sens de Habermas). Reste que le savoir, en raison de sa difficulté scientifique intrinsèque, secrète de l'ésotérisme, que l'éducation et la publication visent à réduire le plus possible...

Référence
Sur le rôle du langage et de la mémoire dans l'apprentissage, voir "Les neurones de l'apprentissage".
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vendredi 18 mai 2012

Les haines de Zola

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On observera aussi , en couverture, des "amours"
de Zola (Balzac, qu'il salue, Michelet, Taine...)
Emile Zola, Mes haines. Causeries littéraires et artistiques, Paris, éditions G-F Flammarion, 2012, 329 p., bibliogr., chronologie. 7,9 €
Présentation par François-Marie Mourad

Pour ce volume, publié en 1866, Zola a réuni 21 textes publiés dans divers journaux et revues. Textes
critiques qui se veulent leçon de critique.
Dans ses articles, Zola saisit toujours l'occasion de traiter des médias. Il écrit alors que la presse connaît son décollage industriel et que le journalisme se détache de la littérature et que le roman prend son essor grâce à la presse : "nous en sommes à cet âge où les chemins de fer et le télégraphe électrique nous emportent, chair et esprit, à l'infini et à l'absolu" (p. 42). La presse d'information qui se développe est aussi celle du fait divers. Elle est le terrain de manoeuvre des futurs romanciers, il y apprennent à écrire et à décrire, et surtout, elle les aide à vivre.

La tonalité de "Je les hais" qui ponctue le premier texte-préface (celui qui donne son titre au recueil) apparaît comme une préfiguration du "J'accuse" publié dans L'Aurore pour l'Affaire Dreyfus (1898).
Critique, Zola traite de toutes sortes de livres, gymnastique et santé, géologie et histoire, morale, théâtre, et même poésie. Celle de Victor Hugo et on le voit tenter de mettre en oeuvre son idéal naturaliste : "l'observation, de la simple constatation du fait, en dehors de l'historique et l'analyse exacte des oeuvres" (p. 117). Ce pourrait être un manifeste du journalisme. La critique doit suivre le modèle démonstratif de la science, avancer avec des théorèmes (p. 119). Il admire Taine, "un mathématicien de la pensée" (p. 222). qui comme lui fait l'apologie des faits.
Contribution à l'histoire du journalisme littéraire. Les notes abondantes, la bibliographie et la chronologie permettent une lecture érudite et riche et de ne pas s'égarer. La présentation de François-Marie Mourad aide à s'orienter et à bien intégrer les enjeux de ces textes dans leur époque.

lundi 14 mai 2012

Vu Lu Su

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Jean-Michel Salaün, Vu Lu Su. Les architectes de l'information face à l'oligopole du Web, Paris, La Découverte, 151 p., 2012, 16 €

"Placer le Web comme un moment d'une histoire longue et méconnue, celle du document", tel est l'objectif de cet ouvrage. Point de départ : la bibliothèque, premier média. Jusqu'à présent, le modèle économique de la bibliothèque est le financement par l'impôt. Lieu de difusion des documents (prêt dont livres numériques), la bibliothèque est aussi lieu de travail intellectuel (écoles, universités).
L'indexation systématique entreprise au cours du XIXe siècle, constitue la deuxième étape.
Enfin, aujourd'hui, la bibliothèque et la documentation sont bouleversés par l'économie numérique et des acteurs tels que Google, Apple et Amazon (ce dernier, peu évoqué par l'auteur).

Qu'est-ce qu'un document ? Le document remplit deux fonctions : transmettre et prouver. A l'origine le mot latin documentum renvoie à enseigner (doceo), il désigne ce qui est appris (par coeur) ; en anglais, "record" renvoie à l'enregistrement pour se souvenir (recordari) et servir de preuve (contrats, etc.). Depuis le XIX le document s'impose, entre autres, pour les actes administratifs et commerciaux puis, plus largement, comme enregistrements du savoir et de l'information (livres, journaux, revues, encyclopédies, cartes, plans, photos, etc.). Le Web généralise l'indexation lexicale, l'automatise mais butte encore sur la mise en oeuvre d'un Web sémantique prometteur (Tim Berners-Lee, 2001).
Le dernier chapitre du livre parcourt, parfois à très grandes enjambées, les plus récentes évolutions du Web et de ses supports observées dans la perspective du document (l'oral devient "document", retrouvent l'étymologie de ce terme grâce au speech-to-text).
Beaucoup de temps aura été passé à définir, à classer, à généraliser pour des résultats inévitablement provisoires. La dimension épistémologique de ce travail, dimension tacite, gagnerait à être mise en évidence et approfondie (valeur et impensé de ces classements). On attend avec intérêt la suite qui sera donnée à ce travail qui aide à mieux voir ce qui est en train de changer et que l'on ne voit guère car nous sommes pris dans ces changements. Par exemple :
  • Qu'est-ce que le métier de documentaliste désormais ? Conseil en documentation (travail de type éducatif), recherche (dans les entreprises) ?
  • Qu'apportent les réseaux sociaux à l'indexation des documents et surtout le traitement des personnes comme des documents, "comme des choses" (indexées, etc.) ? ""Je" est un document" comme dit Jean-Michel Salaün (p. 89), une somme organisée de traces (social graph, timeline, etc.).
  • Quelle place prennent et prendront les données issues des consommations de documents (data, metadata), données captées par les documents au cours des usages ? Quelle contribution à l'indexation provient des utilisateurs ? Qui détient ces données, leurs données : des services publics, des entreprises privées ? Le modèle économique du document s'en trouve affecté radicalement, comme l'illustre le désarroi des médias anciens ou des bibliothèques qui ne savent que faire... (cf. Jean-Michel Jeanneney, Quand Google défie l'Europe. Plaidoyer pour un sursaut, Editions Mille et Une Nuits).
  • Peut-on séparer une réflexion sur les documents et la documentation d'une réflexion stratégique sur les moteurs de recherche et les navigateurs, sur les modes d'indexation et sur le tri et l'organisation des réponses ("prcès de recherche" et "procès d'exposition", etc.) ? S'ouvrir en ce domaine aux cultures russes (Yandex) et chinoises (Baidu), entre autres, aiderait peut-être à y voir plus clair, plus loin que notre inévitable ethnocentrisme langagier... 

dimanche 6 mai 2012

Radio Stars, filmer l'audience

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L'aventure d'une radio parisienne - nationale, donc ! Taux d'audience en berne, une équipe complète de la tranche horaire 7-9, part à la recherche de son audience perdue.
Modernisé, on retrouve, le principe d'une émission qui fit le succès de "Bonjour Monsieur le Maire", avec Pierre Bonte sur Europe 1, émission crée en 1959 et qui durera quinze ans. Chaque jour un village, une ville et son maire (chaque jour un fromage !). Suivant le verdict des Médialocales, les joyeux animateurs vont parcourir la France en bus, de Chaumont jusqu'à Marseille, à la rencontre des auditeurs, chez eux, dans leur communauté. Les cibles publicitaires, le taux d'audience et le quart d'heure moyen deviennent alors concrets, visibles, des "gens". Démocratie et audimétrie directes.
Finie la superficielle condescendance parisienne, l'équipe du "Breakfast Club" s'en va réveiller gentiment une France dite "profonde", une France mi-Ferrat mi-Bruno, celle du Tour de France cycliste et des "village fleuris". "Bonjour Limoges", à la manière de "Good Morning Vietnam" ou de "Good Morning England".


La vulgarité de certains dialogues, calculée et superfétatoire, contraste avec la tendresse des personnages. Symbolique, ce rappeur costaud qui surprend et enchante ses fans avec "une chanson douce", à la Salvador.
Agréable, souvent juste, ce film rappelle l'importance locale de la radio ; il rappelle aussi que la vidéo n'a pas encore tué la "radio star", contrairement à ce qu'annonçaient les Buggles au lancement de MTV en 1979. La radio résistera-t-elle à YouTube ? Réussira-t-elle à tirer profit des avancées numériques avec Pandora (150 millions d'utilisateurs en mai 2012, dont 100 millions sur mobile), Deezer, Spotify, iHeartRadio, la radio par satellite, etc.  (sur la situation de la radio aux Etats-Unis : "Mesurer l'audience de la ou des radios").

Aux Etats-Unis, un sondage effectué parmi les auditeurs des stations indique que ceux qui écoutent régulièrement la radio en direct y trouvent la prescription qui structure leurs goûts musicaux (57 358 personnes interrogées, sélectionnées dans les bases de données des stations, Jacobs Media, février 2012). Selon cette enquête, l'écoute a lieu principalement en voiture et de plus en plus aussi sur l'ordinateur et sur le téléphone. Pandora, "radio Internet", est populaire mais ce n'est pas la première radio du matin.
La radio pour changer d'humeur, média des émotions, contre la solitude : "RadioStar" dit tout cela, avec humour et bonhommie.
Le premier média du jour (source : Jacobs Media, février 2012)

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dimanche 29 avril 2012

Catharcis et tragédie

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William Marx, Le tombeau d'Oedipe. Pour une tragédie sans tragique, Paris, Les Editions de Minuit, 2012, 206 p., Index.

A première vue, c'est un livre pour helléniste. Certes, mais pas seulement. Au coeur de l'ouvrage se trouve la notion de "catharcis" (κάθαρσις), notion clé pour l'étude des effets des médias (inusables débats sur la violence des jeux vidéo, la sexualité au cinéma, à la télé, etc). On la tient généralement d'Aristote (Poétique, Politique). De philologues en hellénistes, William Marx en démonte littéralement l'histoire jusqu'à en extraire l'essence : la catharcis est l'effet du spectacle sur le corps du spectateur ou du lecteur (à cette époque, la lecture se fait à haute voix, le lecteur écoute). Au terme de l'analyse, on débouche sur  des notions hyppocratiques (les humeurs), biologiques, psychosomatiques. Tout cela conduit logiquement à Freud : la tragédie agit comme la cure psychanalytique, par le langage, amenant du refoulé à la conscience. Dé-foulement, émotion, plaisir... Voici une voie à creuser pour l'étude des médias, télévision, cinéma... voire même des réseaux sociaux.

L'ouvrage commence par l'histoire de la tragédie grecque, qui est surtout l'histoire de sa déformation par la littérature. La tragédie grecque était locale, strictement, par défaut. Délocalisée par l'érosion des textes, "la tragédie est livrée aux concepts", à l'abstraction ("Le concept est l'ennemi du lieu", phrase que n'aurait pas reniée Lévinas). Ainsi se densifie la teneur "littéraire" de l'oeuvre, décapée de ses lieux, de sa géographie ("la tragédie racinienne est sans racine, dit l'auteur. Mondialisée").
William Marx relève, chemin faisant, le peu que nous savons du théâtre grec, réduit à un échantillon de textes, sans doute fort biaisé.

Livre érudit mais sans frime, livre espiègle, plein d'humour. Le lecteur est bousculé à chaque page, défamiliarisé : inconfort de la culture. Livre à lire et à relire, à ruminer. On y saisit à l'oeuvre une méthodologie prudente, souvent impertinente. Le livre trace les voies d'une épistémologie féconde, décapante : combien de termes utilisés par l'étude des médias mériteraient un travail semblable à celui que l'auteur a effectué sur la "catharcis" et sur le tragique (ainsi, pour commencer, celui d'"audience") ?
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mercredi 25 avril 2012

Divers états du capital culturel numérique

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Delphine Serre coordonne le numéro de Actes de la recherche en sciences sociales, N°191-192, 2012/1-2 consacré aux légitimités culturelles. Elle l'ouvre par un article de cadrage intitulé "Le capital culturel dans tous ses états" (pp. 4-13). 
Cette notion sociologique construite par Pierre Bourdieu dans les années 1970 reste peu utilisée directement par les sciences des médias pourtant avides d'outils de description et d'analyse sociologique (i.e. ciblage). Elle est souvent réduite à sa forme scolaire (niveau d'études, nombre d'année d'études) vers quoi l'attirent la notion économique de capital humain et l'économie de l'éducation.
Bourdieu distinguait trois états du capital culturel : objectivé (visible dans des objets accumulés, livres, disques, tableaux, collections, partitions, etc.), incorporé (gestes, doigtés, tours de main, maîtrise langagière, etc.), certifié (institutionnalisé, diplôme reconnu, légitimant). Plus tard, Bourdieu considérera le capital culturel comme une dimension du capital informationnel (1991).

Des questions difficiles naissent de la notion de capital culturel dès que l'on veut l'utiliser hors labo : celle de la conversion d'un état dans un autre (certifier un capital corporel, incorporer un capital objectivé, etc.) et celle de la transmission (le droit et le métier d'hériter, que le numérique complique : qui héritera des librairies de eBooks et de iTunes ?). C'est pourquoi l'évaluation du capital culturel et de sa légitimité repose essentiellement sur des enquêtes ethnographiques. Dans ce domaine, les enquêtes quantitatives auxquelles se fient les études média sont souvent promptes à simplifier pour compter à tout prix.
Les articles réunis dans ce numéro d'Actes illustrent différentes approches méthodologiques du capital culturel et de sa légitimation..

Que faire du capital culturel pour comprendre et analyser les médias ? Sans doute est-ce une variable essentielle de l'explication des consommations média ; toutefois, dans le meilleur des cas les études de référence s'en tiennent à exploiter le diplôme, ignorant les pratiques, réduites à des déclarations. Les données produites par les médias numériques pourraient vivifier les analyses du capital culturel : analyses des recherches effectuées sur les moteurs de recherche, suivi du marketing comportemental (suite des actions aboutissant à une transformation, click, achat, etc). L'étude des comportements observables sur le champ des réseaux sociaux reconstituerait avantageusement "l'anatomie du goût" et l'enrichiraient : que peut-on faire, par exemple, de la notion d'engagement, telle que l'exploite le marketing ?
  • Il serait sans doute fécond de rapprocher l'évolution de la notion de capital culturel de la dynamique nouvelle lancée par les réseaux sociaux (la formation universitaire joue un grand rôle dans la timeline affichée sur Facebook, réseau lui-même issu de la vie universitaire américaine - Harvard Business School). "Groups for School" ouvert en avril 2012 aux Etats-Unis par Facebook, apparaît comme une contribution à la mise en avant du capital culturel : les universités sont gérées comme des marques (stratégies de distinction, etc.).
  • Quid des formes nouvelles du capital culturel objectivé (livres numériques, musique en fichier) tous objets invisibles ? Quid des forme de capital culturel incorporé assurant la gestion de la réputation (dite, pour l'occasion, e-reputation) et exploitées par le marché de l'emploi (chasseurs de têtes, ressources humaines). La gestion de sa propre image, jusqu'à présent réduite aux techniques du corps, a pris une ampleur et des formes nouvelles.
  • Les réseaux sociaux professionnels (Viadeo, LinkedIn) illustrent des "savoir-faire relationnels", une  sociabilité amicale ou professionnelle difficilement certifiables (p. 10).
  • D'une manière générale, quels types d'habitus sont inculqués par ces nouveaux outils d'accumulation de capital culturele et social, donc de capital symbolique ?
On ne peut que souhaiter que la sociologie de la culture se tourne vers ces nouveaux objets de recherche issus du développement du Web et de la téléphonie mobile. 
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lundi 23 avril 2012

La voix de Bossuet à la radio

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Elle était célèbre, la voix de Bossuet, elle résonnait devant Louis XIV et sa cour. Retransmission à la radio, par France Musique (un peu après 1H58mn), du Carême du Louvre, le 5 mars 1662 (Bossuet a 35 ans, Louis XIV, 24). Grâce à Geoffroy Jourdain et Benjamin Lazare, nous pouvons écouter une partie du "Sermon du nouveau riche". Ce sermon, ainsi que les Oraisons funèbres de Bossuet, nous les avons peut-être lus au lycée, mais nous ne les avons jamais entendus, jamais écoutés. Ces chefs d'oeuvre d'oralité sont lettre morte lorsque l'on ne fait que les lire.

Les voici, lus, déclamés par Benjamin Lazar, avec l'accent bourguignon de l'époque, avec les "R" qui roulent et tonnent et vibrent, avec les silences que ne marque pas l'imprimé, avec les "s" du pluriel, tous prononcés, qui sifflent à la fin des mots dans le silence de l'écoute. Tout à coup, on "perçoit" la partition de ce sermon au lieu d'un espace uniforme, linéaire ; la ponctuation et la mise en page s'avèrent de faible secours pour rendre compte de la musique du texte. De l'orateur, on perçoit la volonté d'expliquer, de convaincre, les menaces aussi : ne s'agit-il pas de convertir ? On "perçoit" la structure fixe propre au genre du sermon (texte, exordes, péroraison). On l'entend penser, argumenter. Eloquence à propos de laquelle Christine Noille-Clauzade évoque une "machine démonstrative".

Les textes des sermons de Bossuet sont incertains, Christine Noille-Clauzade parle même de "texte en ruines" (cf. infra, Références). Les sermons n'étaient pas entièrement écrits, encore moins préparés pour être imprimés. Nous ne disposons que de versions manifestement approximatives, réécrites, complétées à partir des ébauches, des brouillons, raturées : les préparations. Le sermon prononcé était différent du texte le préparant, "inachevé" qui laissait, et prévoyait, une large part à l'improvisation. L'édition dont nous disposons relève quelque peu de la doxographie.

A cette occasion, on peut imaginer ce qu'impose à un document oral sa reconstitution écrite, ce que l'écrit fait aux oeuvres anciennes (cf. Homère standardisé, fixé...). Beaucoup des "grands textes" que nous étudions à l'école (notamment pour le baccalauréat) étaient conçus pour l'oral, pour être récités, dits et joués. Ainsi, la volonté de transmettre, l'enseignement réduisent-ils le théâtre, qui est conçu pour être vu, écouté, entendu, à de l'écrit. Plus de voix, plus de costume, plus de décors, plus de lumières : du texte, une typographie spécifique et quelques didascalies. Et des élèves s'ennuient...
Penser aux discours politiques d'André Malraux ou de Charles de Gaulle et ce dont nous prive une version imprimée. Penser aux cours publiés. Penser à ce qu'il pourrait résulter du passage à l'écrit d'un débat télévisuel !

Un changement de média n'est jamais neutre pour son contenu.
C'est toujours une sorte de transcription : à titre d'illustration, pour percevoir ce que cela signifie, que l'on pense, par exemple, à la transcription pour piano de La Symphonie fantastique de Berlioz par Liszt. L'oeuvre, ainsi réduite, y gagnera en diffusion. (cf. ci-dessous : la symphonie dirigée par Leonard Bernstein puis sa "réduction" pour piano avec la partition de Franz Liszt, "arrangée).
Mais on peut également, par exemple, imaginer une arrivée d'étape du Tour de France suivie à la radio et la comparer à la même arrivée regardé à la télévision.



Références

Yvonne Champailler, Présentation des sermons dans les Oeuvres de Bossuet publiées en Pléiade, Paris, Gallimard, 1961 (où ne figure pas le "Sermon du nouveau riche"), pp. 1031-1033.

Christine Noille-Clauzade, "A la recherche du texte écrit : enquête rhétorique sur les sermons de Bossuet", paru dans Lectures de Bossuet : Le Carême du Louvre, Presses Universitaires de Rennes, pp. 89-109.

Olivier Millet, "Le sermon comme événement. Stratégies éditoriales de Jean Calvin dans ses publications imprimées de sermons, entre oralité, art oratoire et impression", in Greta Komu-Thilloy, Anne Réach-Ngô, L'Ecrit à l'épreuve des médias. Du Moyen Age à l'ère électronique, Paris, Classiques Garnier, 2012, pp. 93-106.
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dimanche 8 avril 2012

Trop de données ?

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David Weinberger, Too Big to Know: Rethinking Knowledge Now That the Facts Aren't the Facts, Experts Are Everywhere, and the Smartest Person in the Room Is the Room, 2012, 11,69 $ (kindle)

Trop d'informations et de données à notre disposition dont on ne sait pas la valeur (knowledge overload). Comment ces données sont-elles organisées (metadata), liées (hyperlinked) pour nous trouver, tomber sous nos yeux ? D'où nous sont-elles données ?
Le problème a-t-il pris une ampleur nouvelle avec la mise à disposition des conversations, des données personnelles (réseaux sociaux), avec la consultabilité, l'accessibilité de toutes sortes de documents (produits par les bureaucraties, les administrations, les laboratoires, les médias) ? Un tel constat ne semble  pas nouveau ; il est même au principe de la réalisation d'encyclopédies : au 2e siècle avant notre ère en Chine (huainanzi淮南子), au XVIIIe siècle (Europe)...
Chaque époque trie et met en avant des documents, définissant les savoirs importants, légitimes et leurs modes de classement. Les technologies d'accès semblent toujours en retard sur le volume des données qu'elles ont rendu accessibles.
L'ouvrage de David Weinberger, en bon généraliste et journaliste vulgarisateur, tente une synthèse des problèmes et solutions apportés par le Web. Il les énonce dans les termes de la koinè du Web mais, au moins, il nous épargne les pseudo données statistiques de rigueur et invite à penser Internet dans nos vies, depuis nos vies. Le livre a les inconvénients de ses qualités : on aimerait évidemment que certains points soient approfondis, mais ce n'est pas l'objectif.

Avec le Web, ce n'est pas seulement la quantité d'information disponibles qui s'accroît mais aussi les relatives commodités d'accès qui s'améliorent (restant inégales toutefois selon les personnes et les institutions) et surtout le nombre de personnes accédant à ces données. La scolarisation (dont l'apprentissage des langues) réduit les inégalités d'accès à l'écrit (or, "nous sommes gouvernés par des écrits", répète Pierre Legendre) ; le Web réduit les inégalités d'accès aux documents, aux informations, aux données. Ce constat étant dressé et illustré, mais non démontré, les objections sur les nuisances du Web étant écartées (le Web rend bête, etc. objections faîtes déjà à L'Encyclopédie), David Weinberger en vient à des questions plus difficiles, parmi celles-ci :
  • La sélection et la vérification des données (curation, rôle du modérateur) se heurte au volume des données à traiter. La presse, qui fut prompte à se lancer dans l'écriture partagée et l'interaction avec les lecteurs, fut aussi prompte à y renoncer (cf. le cas du wikitorial du Los Angeles Times cité par l'auteur, ou, plus récemment, le cas du quotidien 20 minutes bloquant les commentaires sur les assassinats politiques de Toulouse au nom d'une "charte de modération"). Ces situations soulignent que tout élément publié est un filtrat et que le filtre est la définition opérationnelle de ce qui est dicible ("politiquement correct"), à un moment donné, dans un lieu donné. Le Web n'a pas desserré la censure de l'expression publique.
  • La pensée formée par le livre au long format ("book-shaped thought", "long-form book") par opposition à la pensée issue du Web et des formats courts (d'allure doxographique). Peut-on penser sans les livres, sans que leurs caractéristiques techniques forment la pensée (début / fin, paragraphes, etc.) ? Par son ouverture, le Web exerce une tentation (distraction ?) ; tous les liens qu'il adjoint au savoir exposent, trament un savoir sans fin, un livre qui ne se ferme pas, s'écrit en continu, et tendrait vers une sorte de "grand livre du monde" galiléen. Le Web comme facteur d'irrésolution ?
    • Les publications scientifiques : avec ou sans comité de sélection (les pairs). Trop de science ? Les revues Nature et Science refusent 98% des articles qui leur sont soumis (sans compter l'auto-censure des auteurs). Risque de conformisme et de restriction de l'innovation. Tous experts, crowd science  ?
    • Reste l'exploitation de toutes ces données par le marketing : "Big data". La quantité croissante de données fait produire un saut qualitatif à l'analyse. Mais de cela il est peu question dans cet ouvrage.

    samedi 31 mars 2012

    Changements insensibles, effets irréversibles du numérique

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    François Jullien, Cinq concepts proposés à la psychanalyse. Chantiers 3, Grasset, 2012
    François Jullien, Les transformations silencieuses, Chantiers 1, Grasset, 2009, 200 p.

    Sinologue, François Jullien philosophe à partir de la pensée chinoise. Que nous apportent ses récents travaux qui puisse nous aider à penser les effets à long terme des médias ? Le concept de "transformation silencieuse" peut être "proposé" à une science des médias, comme il l'a proposé à la psychanalyse. A cette transformation silencieuse, insensible, la prévision d'ordinaire préfère ce qui se calcule, se mesure et s'extrapole. Au bout du compte, l’avenir sort tout armé d’un florilège d’agrégats : emploi, capitalisations, audiences, équipements... Mais à n’avoir de prospective média que du mesurable, de l'évident, on en oublie les changements invisibles, ceux qu’installent en nous les médias sans mot dire, tranquillement, à l’écart de toute statistique.

    Tout peut se dire des équipements, à la décimale près, du temps passé à s'en servir, à la minute près. De l'évolution des prix du contact publicitaire (GRP) et des cours du NASDAQ, des revenus par média et même de l'engagement supposé des consommateurs. Mais ce n'est pas ce qui nous intéresse ici : sous les coups des médias, des changements s'accomplissent insensiblement, que nous ne pouvons percevoir. Rien ne se voit et, soudain, nous semble-t-il, un jour, les changements sont là, affectant ce qu'il y a de plus intime, de plus profond pour les consommateurs, les téléspectateurs, les internautes, les lecteurs.

    Pour expliquer ces "transformations silencieuses", pour nous les faire imaginer, François Jullien évoque la géologie, les rivières creusant leur lit, les montagnes s'érodant. Il évoque le vieillissement qui saute aux yeux un matin devant le miroir, la fin d'un amour que l'on croyait éternel, les saisons... On pense à Antiochus se plaignant des "Yeux distraits / Qui me voyant toujours ne me voyaient jamais" (Racine, Bérénice).
    "Bien creusé vieille taupe", répèteront les philosophes (Hegel, Marx, etc.), pour saluer l'événement, l'inattendu qui surgit. Nous ne voyons rien venir, jamais, ni les changements sociaux, ni les cheveux blancs, ni les révolutions. Et nous scrutons les statistiques, quand même, scrupuleusement, vainement : on ne perçoit un nouveau paradigme que lorsqu'il est advenu. Et l'on prévoit savamment le passé. Les notations de François Jullien peuvent être rapprochées de celles de Thomas S. Kuhn sur "l'invisibilité des révolutions scientifiques (The Structure of Scientific Revolutions, chap. XI).

    Quelle sorte d'hommes sont en train de devenir les internautes à plein temps, à force de smartphones, de clicks et de Googling incessant ? Comment percevront-ils le monde, d’écrans tactiles en mobiliers interactifs ? Les voici dans les villes hérissées de caméra, dans les hypermarchés équipés de capteurs à tout propos, mobiles à la main, écouteurs à l’oreille, un plan dictant la voie à suivre, la liste des courses, le meilleur prix ? Comment mémorisent-ils, photographiant et épinglant à tout bout de champ, une réalité souvent diminuée ? Copier, coller, couper, pincer, partager… Et ces bouts de phrases, de tweets en textos, et ces mots errants sur les claviers virtuels : l'inconscient de l'homme moderne se structure comme un moteur de recherche. Et ces inconnus qu’ils suivent, qui les suivent et qu’ils ne rencontrent guère : voici les amis, les emmerdes, les amours affichés au mur de réseaux sociaux. Multitudes, foules dont on extrait quelle sagesse, vies ciblées et reciblées de toutes parts.

    Evoluant sous les coups répétés de tous ces médias, les habitus numériques, ensembles structurés - et structurants - d’habitudes acquises, transforment les manières de voir et d’agir, de penser et d'imaginer, de rencontrer, de partir, et, qui sait ? d'aimer...
    De tout cela, de ce lointain, nous ne savons pas nous soucier, nous suivons la mode, divertis et modernes. Tout cela n’a pas dix ans. Encore dix ans, vingt ans et vous ne serez plus les mêmes. Ces médias que vous incorporez et pratiquez continûment, goulûment, que vous surveillez du coin de l'oeil, que vous savez sur le bout du doigt, à qui vous obéissez déjà au doigt et à l’œil, instillent à chaque instant de votre vie des changements silencieux et définitifs, que nous ne savons deviner. François Jullien ne parle pas des médias mais tout ce qu'il écrit, invite à en penser les effets silencieux. Effets définitifs, irréversibles, lents, souterrains, irrésistibles. Et ce n'est pas le plus bruyant qui importe : "les pensées qui mènent le monde avancent à pas de colombe" nous prévient Nietzsche. Attention aux leurres : ce que nous croyons tellement important est sans doute ce qui empêche de voir l'important. Bien creusé, Internet.
    Lisez François Jullien.
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