lundi 21 novembre 2022
Céleste, au service d'abord, puis amie de Marcel Proust
dimanche 20 novembre 2022
La base sous-marine de Bordeaux, la guerre et la collaboration que l'on voudrait oublier
Ayant passé un week-end à Bordeaux, je suis allé me promener, voir et visiter la fameuse base sous-marine de l'armée allemande, construite en 1942 et désarmée en 1945. Enfin, j'ai essayé et ne suis parvenu qu'à des jeux de lumières sur Venise : la base sous-marine est devenue lieu de distraction. J'ai cherché en vain et n'ai trouvé que quelques photographies dans un couloir... Dommage car la base sous-marine constitue un important, un imposant souvenir de la guerre 1939-45 et de l'occupation allemande de la France. Bordeaux avait donc une base sous-marine indestructible que l'aviation anglo-américaine s'est essayée, en vain, de détruire. La base faisait partie des 5 bases de sous-marins de l'Atlantique (avec Brest, Saint-Nazaire, La Pallice, Lorient). Elle fut construite par 6500 ouvriers, dont 52% de français et des prisonniers étrangers, notamment des républicains espagnols (37% des ouvriers, 70 d'entre eux sont morts au travail), à quoi il faut ajouter l'encadrement allemand fourni par l'Organisation Todt. Un minuscule monument rappelle, tristement, le souvenir des espagnols, près de l'entrée ; il n'y a même plus un drapeau. D'ailleurs quel drapeau mettre aujourd'hui, sinon le drapeau européen ?
Les travaux de construction de la base durèrent un peu moins de deux années, de septembre 1941 à mai 1943, on y travailla jour et nuit. La base n'a connu aucune attaque pendant la construction. Qui donc y travaillait, hors des prisonniers espagnols ? D'où venaient les deux autres tiers de la main d'oeuvre ? Etaient-ils payés, combien ? On ne saura donc pas l'étendue de la collaboration française à cette base nazie.
La base sous-marine, une fois achevée (45 000 m2 d'occupation au sol, 235 m de long, 160 m de large et 23 m de haut) forme un édifice à peu près indestructible.
Les informations sont difficiles à trouver. Signalons les pages, détaillées sur certains points militaires (http://www.u-boote.fr/index.htm). Mais, trouver des informations sur les prisonniers et sur les travailleurs volontaires, sur les mouvements de résistance, est difficile (voir toutefois l'article de Rémy Desquesnes)... Nous avons interrogé des vendeurs de la Librairie Mollat à Bordeaux qui confirment ne rien connaître sur le sujet ; ils nous ont toutefois signalé un tout petit ouvrage, Impro Babilis. Le végétal sous les obus (Editions Haken Collins, 2019, 98 p.) de Nicolas Deshais-Fernandez. Comment la nature s'empare-t-elle, à son rythme, de ce vaste monument de béton et nourrit ainsi les oiseaux de passage : raisin d'Amérique, figuiers, micocoulier, orchidée sauvage (spiranthe d'automne) et autres forment une population dite saxicole qui vit dans les fissures du monument. Joli petit livre !
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La base sous-marine avec les portes pour les passages de sous-marins. Au premier plan, le monument à la mémoire des travailleurs espagnols et autres qui y ont participé. |

mercredi 9 novembre 2022
Une école privée juive et républicaine en proche banlieue parisienne
Joseph Voignac, Juive et républicaine. L'école MaImonide, 219 p. Bibliogr.
Dans l'histoire de cette école, il y a ensuite l'arrivée en France des Juifs d'Afrique du Nord, entre 1950 et 1970, plus de 200 000 immigrés qui, pour beaucoup, cherchent une école pour leurs enfants, et une école avec internat : choc des cultures entre deux traditions, l'une, ashkénaze, venant d'Europe de l'Est et l'autre, séfarade, venant du Maghreb. Et puis, il y a aussi la solidarité avec Israël, célébrée lors de la guerre des Six Jours. Mais la résistance aux risques d'attentats antisémites transformera aussi l'école, protégée par des soldats.
David Messas prend la direction de l'école en 1968 avant de devenir grand rabbin de Paris. Maïmonide ouvre enfin une école maternelle ; dès lors, la formation est complète, de la maternelle au baccalauréat. Les locaux sont modernes et "Maïmo" recrute désormais des enfants dont certains parents sont eux-mêmes des anciens élèves.
Le livre raconte l'histoire de cette école qui s'est fortement professionnalisée et compte environ 1500 élèves. Elle est solidaire de l'histoire de la France juive. Son architecture a bien changé, modernisée. Mais elle est restée républicaine et quelque peu bourgeoise, conciliant pourtant parfaitement le judaïsme et la république. Elle ne vise pas uniquement à former des rabbins mais surtout des cadres pour la république. Comment, dans une époque marquée par des attentats antisémites, concilier cet espoir d'ouverture avec la prudence que réclament parents et enfants ?
Rome, perpétuelle traduction du grec
Florence Dupont, Histoire littéraire de Rome. De Romulus à Ovide. Une culture de la traduction, Paris, Armand Colin, 2022, Bibliogr., 684 p.
"Ce livre n'est pas une Littérature latine, mais l'histoire de ce que les Romains dénommaient litterae latinae, "lettres latines" en français, c'est à dire des textes écrits en latin, édités et commentés par des grammairiens (grammatici)". Ces lettres latines imitent, bien sûr, le modèle grec (grammata hellenika).
Florence Dupont conçoit son travail comme une remise en question radicale des Littératures latines : en fait, il s'agit de reconstituer une histoire plus réaliste des litterae latinae, "inséparables de la Res publica au même titre que ses conquêtes militaires ou ses institutions politiques". Cette histoire rompt donc avec le canon des belles lettres promu par l'âge classique européen ; elle s'arrête à la fin du règne d'Auguste avec l'institutionnalisation du bilinguisme de l'Empire romain.
Pour accéder aux oeuvres de l'empire romain, Florence Dupont recommande, afin d'accéder aux textes, de passer par une ethnopoétique, "une anthropologie des litterae latinae comme événement culturel". Pour cela, il faut "que soient manifestes dans les textes latins les textes grecs qu'il traduisent ou plus exactement auxquels ils font allusion". Donc il faut "retrouver la pragmatique sociale des énonciations politiques et philosophiques à Rome". C'est donc l'objet du livre de Florence Dupont que de "reconstruire un objet historique, les litterae latinae comme processus culturel singulier", et nous voilà débarrassé-e-s des histoires littéraires bien encombrantes, et bien peu claires, que nous avons rencontrées au cours de nos études. L'objet de l'ouvrage de Florence Dupont est " de retrouver le dispositif, chaque fois différent, qui rend compte de sa pragmatique ancienne et de son appartenance aux litterae latinae. Et donc de sa singularité".
Rome fut pluri-ethnique, et l'Italie préromaine utilisait une vingtaine de langues avant que ne triomphe, l'une d'entre elles, le latin qui deviendra l'autre langue ("utraque lingua"). Et l'auteur de conclure (p.192) : "Rome fut une perpétuelle traduction".
La seconde partie de l'ouvrage, - plus de 450 pages ! - est consacrée aux auteurs romains, de Caton à Ovide : Plaute et Térence, Catulle, Lucrèce et Cornélius Népos, puis Cicéron, Salluste, César, puis Horace, Poperce et Tibulle et, enfin, Virgile, Tite-Live et Ovide.
mardi 16 août 2022
Un crime dans le métro : le fait divers, c'est toute une histoire
C'est l'histoire d'une belle veuve, Yolanda, italienne d'origine, bilingue, qui avait épousé le fils de son patron en France. Veuve, elle tourne la tête de bandits, plutôt de droite, plus ou moins concernés par la politique du Front Populaire en France et qui, appartenant à la Cagoule, liés à Mussolini, veulent régler la situation de ces immigrés italiens que l'on considère, en Italie fasciste, comme gênants.
Mais elle se fait aussi draguer par un étudiant en médecine, jeune collaborateur d'un journal de la presse communiste, Ce Soir, qui vient d'être lancé récemment, et que co-dirige Louis Aragon qui, comme Zola, fait l'éloge des faits-divers. Le journal est lancé le 1er mars 1937, le crime a lieu le 16 mai.
On la voit aussi avec ses amies de travail de l'usine Maxi, ouvières, dans une usine de cirage à Saint-Ouen ; on la voit comme elles, au bal, dans les guinguettes, draguant un marin. On la voit encore dame-vestiaire à L'As de Coeur. On la suit aussi et surtout dans ses contacts avec l'ambassade d'Italie en France et dans ses voyages d'espionne dans les trains de nuit (le Train Bleu, c'est confortable !).
Elle doit obtenir des renseignements sur un opposant au fascisme, mais elle le trouve, lui et son épouse, plutôt sympathiques : "pourquoi aider à faire du mal aux Rossetti, des gens si charmants" se demande l'héroïne. Belle, innocente, cette femme de trente ans "allume", séduit mais ce n'est pas une criminelle... Bien sûr, elle se rend en Italie mais de retour à Paris se dit, comme Joséphine Baker : "J'ai deux amours, mon pays et Paris" (p. 128). "Sa France" !
Le roman est plutôt bien construit, surtout au début. On est dans un roman, un peu policier. La fin est plus dispersée, compliquée comme l'enquête. Saura-t-on jamais qui a tué cette femme, le dimanche de la Pentecôte, à six heures du soir, dans un wagon de première classe du métro parisien ? Travail de professionnel ? Crime politique, crime d'un amoureux fou ?
Travail d'historien, travail de journaliste, fiction ? Fait-divers. Sûrement, mais pas seulement. Le lecteur s'y perd un peu. L'héroïne est agréable, elle n'a pas de sympathie fasciste et semble un peu neutre ; elle a un employeur, l'Ambassade d'Italie, certes, mais elle a déjà travaillé pour l'ambassade d'Union soviétique qui fit assassiner Navachine, banquier trop peu stalinien. Alors, apolitique la jolie espionne ?lundi 23 mai 2022
Kafka au quotidien
Stéphane Pesnel, Album Kafka, Editions Gallimard, 2022, 250 p., Index nominum
C'est un bel ouvrage, conduit de main de maître, par un brillant normalien, germaniste (entre autres, spécialiste et traducteur de Joseph Roth) ; on lui doit notamment une contribution à la traduction d'oeuvres de Kafka dans le premier volume publié en Pléiade. L'album permet de mieux comprendre les écrits et la vie de Kafka ; les images font voir la ville de Prague, le célèbre pont Charles, l'horloge astronomique de l'hôtel de ville, le ghetto juif...
Le livre accorde une place importante aux reproductions de manuscrits de Kafka (dont la première page de sa Lettre au père, celle aussi du Procès, celle de La Métamorphose), de lettres (à Milena, etc.). Nous sommes confrontés aux couvertures de premières éditions, à des illustrations, à des pages de carnets de notes de vocabulaire hébreu (Kafka sera militant de la cause juive et avait envisagé d'aller vivre en Israël). Il y a des cartes postales de voyages (Lucerne, Paris, du Nord de l'Italie aussi) et des lettres. Il ya des photos de sa famille, père et mère, et de ses trois soeurs notamment qui vont mourir assassinées en camp de concentration nazi, de son ami Max Brod, des femmes qu'il a aimées et qui l'ont aimé, etc.
Le livre donne à voir un Kafka souvent mal connu, qui apprend l'hébreu, qui aimait nager, qui dessinait habilement (cf. deux pages de reproduction, pp.188-189), qui travaillait sérieusement, comme juriste, pour un société d'assurances (Kafka était titulaire d'un doctorat en droit). C'est donc à un Kafka bien peu imaginé par les non spécialistes que cet album nous confronte. Kafka dans Prague, sa ville, Kafka au travail, Kafka touriste, Kafka hébraïsant, Kafka romancier. Avec cet album, on lira mieux Kafka.
dimanche 15 mai 2022
Descartes et la fabrication d'un canon philosophique
Delphine Antoine-Mahut, L'autorité d'un canon philosophique. Le cas Descartes, Paris, Vrin, 2021
Quel est le véritable Descartes, celui que l'on peut isoler aujourd'hui, par delà quatre siècles d'histoire de la philosophie ? Comment se constitue la canonisation d'un nom ? "On ne façonne et on ne rectifie son autoportrait qu'en interaction et par démarcations permanentes avec celles et ceux qui s'y emploient, y contraignent voire tentent de le faire à la place de l'intéressé. De têtes de Turcs en caricatures plus ou moins bienveillantes, on construit, on affine et on affirme sa figure". Ensuite, viennent, bien sûr, les diverses et successives réceptions de l'oeuvre, les biographies, les éditions et traductions, les interventions des proches et des héritiers, voire des disciples, etc. Tout ceci contribue à la constitution d'un canon.
Delphine Antoine-Mahut, normalienne, Professeur, qui enseigne la philosophie à l'ENS (Lyon), étudie minutieusement dans cet ouvrage l'histoire de Descartes et de la propagation des idées qui lui sont attribuées, depuis ses contemporains (Claude Clairselier) jusqu'à Charles Renouvier, en passant par Louis de La Forge, Nicolas Malebranche, Destutt de Tracy et Victor Cousin. Ainsi s'achève la statue de Descartes et la genèse du canon Descartes. L'histoir ne s'arrête pas là toutefois : quid de Descartes aujourd'hui ? Pour les lycéens qui l'apprennent en classe (mais en reste-t-il ?) ?
Guerre, et paix par temps de guerre : Céline
Louis-Ferdinand Céline, Guerre, Gallimard, 185 p. En annexe : Répertoire des personnages récurrents, et Lexique de la langue populaire, argotique, médicale et militaire
Voici le dernier roman de Céline publié par Gallimard. Un "premier jet". Soixante ans après, le manuscrit qui avait été volé dans l'appartement de Céline à la Libération, est retrouvé et publié.
Donc c'est la guerre et le maréchal des logis Louis Destouches vient d'être gravement blessé puis décoré de la Médaille militaire et de la Croix de guerre. Mais cet événement n'est rien que le début de ce récit qui s'achèvera par le départ pour Londres. La suite du roman se poursuivra par la publication ultérieure de Londres, des compléments à Casse-pipe puis La volonté du roi Krogold. Donc on n'a pas tout lu encore.
Le livre, c'est du Céline, mais pas corrigé, ou à peine. Un peu de sexe, un peu de mésaventures, des personnages plutôt drôles. Tout cela dans une ambiance militaire et cela se termine plutôt bien. Ce n'est pas Appolinaire bien sûr, ni Aragon ("tu n'en reviendras pas..."). Céline, lui, aurait "attrapé la guerre dans la tête". Et c'est cette guerre qu'il nous raconte.
Nous retrouvons ainsi le Céline classique, celui de Mort à crédit et de Voyage au bout de la nuit, mais pas tout à fait.
dimanche 10 avril 2022
Rendez-vous avec le calendrier de l'histoire juive
Ce livre m'a été offert, il y a maintenant plus de deux ans. Je l'ai lu une première fois, comme un ouvrage universitaire. Banal. Je n'ai d'abord rien retenu, mais j'avais tout lu ! Et puis je l'ai repris, une deuxième fois. Et j'ai commencé à y voir un peu plus clair. Un tout petit peu. Enfin, voilà ce que j'en ai retenu.
mardi 5 avril 2022
La terre est plate ! Mais pourquoi cela a-t-il duré si longtemps ?
Violaine Giacomotto-Charra, Sylvie Nony, La Terre plate. Généalogie d'une idée fausse, Paris, Les Belles Lettres, 2021, Bibliogr., Index
Christophe Colomb et autres navigateurs n'ont rien inventé. La Terre n'était déjà pas plate en leur temps, et cela depuis bien longtemps. Ainsi le livre commence par se moquer de quelques uns qui parlent sans savoir, des ministres (que diable sont-ils amenés à en parler ?), des journalistes (bien mal formés !) et autres porte-paroles bavards. Le chapitre IV reprend l'histoire des falsifications et erreurs nombreuses : dans l'ouvrage de Daniel Boorstin (The Discoverers), dans celui d'Arthur Koestler... Nos auteurs s'en prennent aussi à un ministre de l'Education nationale, à des manuels scolaires, à de grands vulgarisateurs (dont Stefan Zweig) : l'idée est décidément bien ancrée !
Or, que dit l'histoire ? Que Platon, Aristote et, avant, Anaximandre déjà pensaient que la Terre était sphérique. Mais, la démonstration, définitive, on la doit à Eratosthène, qui dirigea la bibliothèque d'Alexandrie, et publia les résultats de ses travaux dans son Traité de la mesure de la Terre, résultats fondés sur une démonstration géométrique imparable (elle est donnée par le livre, pp. 247-250). Donc, vers 250 avant notre ère, le problème était bien posé et la démonstration de la sphéricité de la Terre était effectuée pour l'essentiel (voir la réalisation pédagogique de la démonstration "Mesure du rayon de la Terre par la méthode d'Eratosthène", par des élèves de seconde, avec l'ENS, à Lyon).
Le livre reprend des siècles d'histoire de "la Terre plate", il montre son entretien de manuels scolaires en encyclopédies et étudie ainsi la fabrique d'un mythe. Bien sûr, le livre étudie l'histoire de ce mensonge renouvelé mais, peut-être faudrait-il analyser en détails, en épistémologue, la pensée à l'oeuvre dans cette histoire qui a sans doute encore un bel avenir. Pourquoi l'erreur est-elle si vivace ? De quels atouts dispose-t-elle ?
lundi 7 mars 2022
Le salon des Arts Ménagers : l'histoire
Marie-Eve Bouillon, Sandrine Bula, Plateau volant, moto laveur, purée minute. Au.salon des arts ménagers. 1923-1983, Paris 2022, Archives Nationales, CNRS Editions, 2022, 205 p.
Voici une histoire, celle d'un salon qui pendant une cinquantaine d'années a fait rêver une partie des français et françaises. Le CNRS en gère l'héritage confié aux Archives nationales en 1985.D'abord, il s'agit d'une fête populaire pour près de un million et demi de personnes (1962) qui fréquentent le salon et viennent y découvrir de nouveaux produits : caoutchouc synthétique, béton armé, acier inoxydable, matière plastique... et les nouveaux outils : réfrigérateurs, machines à laver, appareils de chauffage, de cuisson, aspirateurs...
On y célèbre d'abord la ménagère, et les enfants, mais aussi, nolens volens, la "liberté de l'avortement et de la contraception" (MLAC, 1975) ; depuis la loi de 1965, les femmes peuvent ouvrir un compte en banque sans l'autorisation d'un mari (donc avant 1968 et avant la loi Weil). "La française doit voter", demande-t-on aussi avec Louise Weiss, en 1936. Les revendications féminines s'adressent aux femmes et, par leur intermédiaire, à la société française dans son ensemble. Le salon est politique.
Les arts ménagers correspondent à la modernisation des styles de vie ; c'est désormais l'époque du baby boom. Le salon est aussi une grande machine médiatique, il a sa revue (L'Art ménager, la revue créée en 1927 qui devient Arts ménagers en 1950 qui survivra jusqu'en 1974, associé à Madame Express et Cuisine Magazine) tout comme il a ses vedettes qui passent et en célèbrent les innovations. Présidents de la République mais aussi le comique des familles, Fernand Reynaud ! On est toutefois encore loin de Mon oncle, le film de Jacques Tati... Et le salon fait l'éloge du plastique que chante alors, aussi, avec humour, Léo Ferré, "Le temps du plastique"...
Que sont les "arts ménagers" ? L'expression remplace et déborde - et ennoblit - celle des "appareils ménagers" du salon de 1926, elle a une vocation plus large et désigne "l'art de savoir faire tout ce qui permet et protège le bien-être de la maison" (Larousse ménager, 1955), les outils de la nouvelle révolution industrielle, les objets techniques de la sphère domestique, y compris l'habitat. Mais ce sont d'abord les outils de la ménagère, puis bientôt de tous ceux et celles qui sont et font le ménage chez eux, qui nettoient, font la cuisine... Le salon est une nouvelle forme d'encyclopédie.
Le livre présente le salon et ses visiteurs. Mais sans sociologie. Qui sont les visiteurs de ce salon, comment leur composition a-t-elle évolué au cours de la soixantaine d'années de vie du salon ? Comment sont reprises, par le très grand public, les innovations présentées au salon, qui se veut première étape de leur diffusion ? Le livre ne donne pas non plus une description complète des objets et techniques montrées au salon. C'est dommage car c'est dans et par l'univers domestique et ses divisions que s'accomplit le travail de reproduction socio-économique (les jouets sont présents, par exemple, etc.) ? Et puis, enfin, pourquoi le salon s'arrête-t-il ? Les problèmes qui l'ont fait naître n'ont fait que s'amplifier alors que les femmes ne travaillaient plus seulement au foyer. Sociologues et historiens ont encore du travail.