lundi 5 mai 2014

Le texte original n'existe pas. L'écriture et ses technologies

Luciano Confora, Le copiste comme auteur, Traduit de l'italien par Laurent Calvié et Gisèle Cocco, Paris, 2012, éditions Anacharsis, Index, 130 p.

Publié en 2002, par un professeur de philologie classique à l'Université de Bari, cet ouvrage érudit questionne l'originalité du texte des ouvrages anciens qui nous parviennent au terme d'un changement de média. Par exemple, L'Iliade et L'Odyssée : ce sont des œuvres orales qui furent d'abord récitées par les aèdes, puis manuscrites, copiées, organisées et éditées pour être lues sur différents supports (tablettes de cire, papyrus, parchemin, papier), puis imprimées et traduites, etc. Que lit-on aujoud'hui quand on lit Homère ?

La plupart des œuvres anciennes, d'avant l'imprimerie au moins, ont subi des mutations médiatiques semblables, passant par la main des copistes, des traducteurs et des éditeurs : dans les textes anciens, on n'accède pas à l'original. D'ailleurs, observe Luciano Confora, il n'y a pas d'œuvre originale, c'est une illusion et les textes ont une histoire souvent complexe, histoire que l'enseignement ignore presque toujours.

L'illusion de l'original ne concerne pas que les effets des changements de média avant l'imprimerie. Il y a les effets de réécriture par l'auteur, il y a les effets de la dramaturgie (les acteurs et actrices contribuant au texte. Cf. les pièces de B. Brecht) ou de l'écriture collective ("ateliers"). En conséquence, "le mode de diffusion et le mode de composition sont intimement liés". Qu'est-ce qu'un livre achevé ?
Dans cette histoire, le copiste est un intermédiaire, un lecteur d'abord ; selon Luciano Confora, la copie est la seule forme d'appropriation effective d'un texte. Dans cette optique, les technologies brouillent les pistes de l'appropriation et de la diffusion : la photocopie, la sténographie, la dictée (reconnaisssance vocale), le copier-coller du traitement de texte... Et le plagiat est une dimension de la copie. Souvent, le copiste donne son avis sur le texte copie (subscriptio), comme s'il en était co-auteur.
A partir d'exemples (Démosthène, Platon, Aristote, Thucydide mais aussi Stanley Kubrick ou Bertold Brecht, etc.), ce livre de philologie invite à penser les effets du numérique sur les textes, sur la lecture, sur l'accès aux textes : ainsi, les technologies de la liseuse et du ebook organisent l'ergonomie de la lecture autrement que le papier, elles permettent de conserver les annotations du lecteur, de les partager, le livre peut être désormais écrit et publié de manière presque continue... L'édition numérique modernise et radicalise la fameuse question : qu'est-ce qu'un auteur ? Curieusement, cette réflexion philologique permet de comprendre les changements numériques intervenant dans notre culture.


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