jeudi 22 décembre 2011

L'image de marque d'un génie mathématique

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Caroline Ehrhardt, Evariste Galois. La fabrication d'une icône mathématique, Editions EHSS, 2011, 302 p, Bibiogr., Index, Glossaire mathématique.

Comment se construit l'image d'un génie, image d'une marque remarquable ? Comment se constitue une mémoire, une postérité, une réputation ? Quelles sont les forces qui y contribuent, y ont-intérêt ?
Voici un exemple inattendu : celui d'Evariste Galois, mathématicien, connu et étudié aujourd'hui pour sa contribution à la théorie des groupes qui porte son nom. Le livre est issu d'une thèse pour le doctorat soutenue à l'EHSS sous le titre : Evariste Galois et la théorie des groupes. Fortune et réélaborations (2007).

Travail d'histoire des sciences, d'épistémologie. L'auteur dissèque, analyse, décape sans jamais se laisser détourner des faits,  résistant aux pressions de la légende, distinguant scrupuleusement ce que l'on sait, qui est vérifiable, de ce que l'on suppose, imagine, croit. Du coup, prenant l'icône à rebrousse-poil, elle désenchante (c'est bien là le métier d'une science du social, désenchanter le monde, "Entzauberung der Welt", selon Max Weber). La thèse dégage une double postérité de Galois, fonctionnant selon deux temporalités spécifiques : une postérité politique et une postérité mathématique.  Les interactions de l'engagement républicain de Galois et de ses travaux mathématiques vont produire l'image actuelle et le personnage de Galois en France.

Dans la fabrication de l'image de génie romantique de Galois, les médias de l'époque puis des siècles suivants, journaux et revues spécialisées, jouent un rôle majeur ainsi que les manuels et livres de mathématiques, pour le champ spécifique, spécialisé, des mathématiques (image savante). Les célébrations et commémorations (centenaire, poses de plaques, discours divers, éditions, colloques, etc.) marquent des étapes de la vulgarisation de l'image, des tournants dans sa diffusion, dans la constitution du personnage, d'une sorte de célébrité, people du champ intellectuel.
Caroline Ehrhard montre aussi les manières toutes nationales de recevoir le travail de Galois, différentes en Grance-Bretagne, en Allemagne, aux Etats-Unis où l'on associe davantage le nom de Galois à ceux de Cauchy et de Lagrange (on s'en tient essentiellement à la postérité mathématique). En France, grâce à sa double postérité, Galois est devenu une icône nationale, une production et un enjeu du système scolaire français.

Editions Pole, 6,8 €. Bibliogr.
Comment s'effectue la sortie de la réputation de Galois hors de l'atmosphère strictement mathématique pour atteindre le public non spécialisé ? Elle s'effectue par paliers : d'abord, au début du XXe siècle, le grand public intellectuel l'intègre à ses sympathies politiques, socialistes et dreyfusardes (Les Cahiers de la Quinzaine de Péguy, publient un texte de Paul Dupuis sur Galois), les philosophes professionnels l'intègrent à leur réflexion sur l'histoire des sciences (Couturat, Brunschwig, Tannery, etc.).
Une légende se construit à laquelle contribuent à leur tour des intellectuels non mathématiciens comme Alain ou Ségalen, légende dont s'empare un public élargi public, image tissée de romantisme républicain (le héros meurt d'amour, en quelque sorte, en duel, et pour la République) et de génie mathématique. Jeune beau, amoureux, génial, engagé, généreux, victime, malheureux en amour et en mathématiques, "mathématicien maudit". Tous les ingrédients sont réunis. Nul besoin désormais de mathématiques pour "aimer" et célébrer Galois (on peut d'ailleurs "aimer" Galois sur Facebook, qui compte de nombreux groupes Galois ;-), de divers types).

Le beau travail, méticuleux, précis, technique de Caroline Ehrhardt constitue un modèle de rupture avec ce que construisent les médias : il fait voir l'intérêt de l'épistémologie comme analyse du mode de production scientifique, d'une part, et comme analyse de la vulgarisation, d'autre part. Hygiène intellectuel dont les travaux sur les médias devraient s'inspirer. Involontairement, car ce n'est pas son objectif primordial, ce travail montre, décompose l'influence et les effets des médias.

2011 fut l'année du bi-centenaire de la naissance de Galois. Le numéro que Tangente Sup lui consacre illustre à merveille les propos de Caroline Ehrhardt. A côté des explications et illustrations mathématiques (niveau de Terminale S), on peut lire dans ce magazine un article intitulé "Galois, le Mozart des mathématiques" (Victor Segalen avait déjà rapproché de Rimbaud de Galois ; cf. Parallèle entre Galois et Rimbaud, 1906). "Fascination", dit la 4 de couverture qui reproduit le timbre poste que la République Française a émis en 1984, dans la série des "Personnages célèbres" pour célébrer Galois.

N.B.

On peut écouter sur France Culture une émission avec Caroline Ehrhard ("Continent sciences", avec Stéphane Deligeorge ; commencer à 5mn30).

La référence de Max Weber : conférence de 1919, intitulée "Wissenschaft als Beruf", ("la science comme vocation"), publiée en français dans un ouvrage intitulé Le savant et le politique.
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